Les chansons se réalisent pour apporter le bonheur, se distraire, ou briser la monotonie du quotidien, mais celles d’Azem édifient des mondes dans lesquels la vérité est le centre de tout : la sagesse ne chante pas seulement, elle éveille les consciences, elle récite, elle apaise la douleur.  

Décédé il y a 37 ans, laissant derrière lui un art forgé il  y a longtemps, dont la lumière, aujourd’hui, rayonne toujours, à l’apparence contemporaine et traditionnelle à la fois. En effet, l’enchevêtrement de sa voix, son style, ses mots alimente l’intemporalité et l’immuabilité. Un art qui, enraciné  dans l’imaginaire de la société kabyle, passe d’une génération à une autre, interminable tel  un héritage génétique. Mais pareillement, ancré dans l’esprit  des immigrés algériens en France. Son talent musical  s’exalte quand  il chante de l’autre coté de la méditerrané la nostalgie désespérée de la terre natale, la guerre d’Algérie, l’identité et la culture berbère. 

Débuts d’une rudesse inouïe:

Slimane Azem est né le 19 septembre 1918 dans une famille kabyle socialement modeste, à Agouni Gueghrane, dans un petit village perché dans les montagnes de Kabylie. Son parcours de guerrier est jalonné d’obstacles, bravant tempêtes et marrés pour sortir de l’ornière. Dés l’âge de douze ans, il commence à travailler dans une ferme. En 1937, il part s’installer en France, et travaille aux aciéries de Longwy.

Puis, mobilisé à Issoudun, il est réformé en 1940, et s’installe par la suite à Paris. De 1942 à 1945, il est envoyé en Allemagne dans le cadre du STO (Service du Travail Obligatoire).

De retour à Paris à la Libération, il gère d’abord  un café dans le 15° arrondissement et se produit comme chanteur. Sa carrière d’artiste commence à prendre forme,  Mohamed El Kamal chanteur de l’immigration, remarque le talent d’Azem et l’encourage à composer ses propres chansons.

Dans son café,  il y a, naturellement au quotidien, des gens qui papotent et plaisantent profitant de l’instant, d’autres lisent tranquillement, puis il y a ceux qui sont sous l’emprise de l’attente, en même temps, ils se réjouissent de cette attente ; ils  attendent la voix d’or de Slimane Azem chanter, c’est précisément dans ce lieu qu’Il interprète ses premières compositions, et que l’étincelle se métamorphose en  étoile,  pour briller éternellement avec l’enregistrement de sa première chanson intitulée « A Moh A Moh ». Une chanson clef, qui lui a ouvert les portes de la cours des grands. D’autres facteurs en relation avec sa terre natale, le pousse à persévérer, d’une part, dans le chant, de l’autre dans la continuité de la tradition poétique kabyle.

 Fabuliste et poète:

Autodidacte, ficeleur des mots, Azem, Contrairement à beaucoup d’illustres chanteurs qui se laissent guidés par leurs voix pour réussir, s’inspirait des vieux poèmes de Si Mohand Ou Mhand : son œuvre poétique s’appuie essentiellement sur le style « asefrou mohendien ». Il s’intéressait notamment à la littérature française, plus exactement aux fables pour nourrir sa verve artistique : c’est pourquoi on constate dans ses réalisations la mise en scène des animaux en vue de livrer des messages, une philosophie de vie, à la façon du grand homme de lettres Jean de La Fontaine.  C’est ainsi qu’il avait signé sa singularité musicale. Parmi ses chansons poétiques qui s’assimilent aux fables on peut retenir la chanson « Effegh ay ajrad tamurt iw », une chanson d’une opiniâtre opposition  où il met, allégoriquement et en termes allusifs, en exergue la similitude qui lie les colons français aux criquets qui saccagent les cultures de  son pays.  D’ailleurs, elle était censurée en 1957 par la  France. 

Entre l’exil et la patrie

Slimane Azem avait tendance à surfer sur divers sujets interminables, et à travers ses sujets on peut trouver l’incontournable, la déchirance qu’éprouvaient Azem et ses compatriotes, les milliers d’Algériens otages du mal du pays, au-delà de la mère patrie.  De ce mal accouché par son sort d’exilé découle un amour inconditionnel pour son pays natal l’Algérie,  les paroles envoutantes de sa chanson, composée en langue française, intitulée « Algérie mon beau pays »,  corroborent foncièrement cet amour. 

…L’Algérie, mon beau pays
Je t’aimerai jusqu’à la mort
Loin de toi, moi je vieillis
Rien n’empêche que je t’adore
Avec tes sites ensoleillés
Tes montagnes et tes décors
Jamais je ne t’oublierais
Quelque soit mon triste sort…

Mais ce n’est pas tout, dans un contexte plus précis, ses chansons ont toujours honoré la région qui l’a vu naitre : la Kabylie. « Thamourtiw Tizi Ouzou » est cette chanson par laquelle il fait l’éloge de Tizi Ouzou. En outre, fervent défenseur de l’identité berbère est le poète d’Agouni Gueghrane. Ses chansons ont fortement contribué à l’épanouissement de la culture  berbère, en s’inscrivant dans la continuité du chant identitaire

En bref, de l’étendue de son œuvre on comprend que la poésie et les fables sont inséparables pour forger un art  qui lui est propre,  constitué de chansons poétiques et philosophiques ; d’exil, et de bien d’autres thèmes à caractère réaliste émanant des vicissitudes de sa vie. Et malgré l’océan de difficultés dans lequel voguait  Azem, il parvint à être le premier Maghrébin à décrocher le disque d’or, grâce à ses chansons qui n’apportent que satiété et bonheur. Tout cela lui a valu une existence inextinguible. Slimane Azem l’artiste immortel, l’étoile qui scintille toujours.  

Samy Loucheni

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