François Loyer, dans son livre Architecture, culture et patrimoine dit, Le XX ème siècle face à son héritage nous met d’abord en garde contre ce qu’il appelle « l’ambiguïté culturelle du patrimoine ». Le débat dépasse, selon lui, ces espaces eux-mêmes. Le « rapport au passé » qui les fonde pose un vrai problème, à la fois philosophique et de société dont nous devons être clairement conscients dans le cadre de notre réflexion.

Il faut se mettre à l’esprit qu’une protection trop stricte du patrimoine peut avoir des effets pervers. C’est le cas de tous les monuments algériens comme Timgad, La casbah ou encore Djemila… Cette attitude nous vient de la volonté de voir et de sacraliser le patrimoine. Les architectes se trouvent alors comme amputés de toute mesure de création par peur de fausser ou d’être jugés par les antagonistes de la création moderne au patrimoine. Jacques Ferrier, architecte, concepteur de la « ville sensuelle » au pavillon français de l’exposition Universelle de Shanghai dit : « À Shanghai comme dans le reste de la Chine, le bâti est régulièrement renouvelé – en mieux ou en pire -. Mais l’âme de la ville demeure et l’on retrouve toujours dans la rue l’atmosphère animée propre aux villes chinoises. C’est tout le contraire de nos quartiers historiques restaurés à la lettre mais trop souvent privés de vie. » 

Cependant, Il ne faudrait pas non plus que l’exercice de l’architecture aboutisse à sa mise hors-jeu, sous la forme séduisante d’une production d’art et d’essai qui aurait pour elle l’assentiment des médias professionnels pour une mise au podium de l’architecte concepteur. Ce dernier doit avoir l’humilité de ne pas faire un monument là où il n’a pas lieu d’être. L’immeuble massif du centre commercial appelée L’Alhambra « Le titanique, titre donné par les manifestants lors de l’année du Hirak » à la place de la Parisienne à Alger centre, à côté des bâtiments haussmanniens de l’époque coloniale est l’illustration de ce qui doit être évité. Les monuments sont des signaux qui prennent du sens, dès leur conception ou à l’usage, mais les architectes contemporains tendent à se faire plaisir avec des tours de fantaisie qui ne sont pas de véritables créations mais des produits d’ordinateurs en délire, ce qui les rend parfois totalement à côté de ce que demande une greffe dans un ensemble patrimonial.

Dans le traitement des quartiers anciens, les architectes se doivent de composer avec le patrimoine comme avec toute autre contrainte physique, en respectant les volumes existants de la même façon qu’ils respectent les alignements de rue et évitent de bâtir sur la chaussée. Les contraintes liées au patrimoine ancien ne doivent pas être regardées comme un obstacle mais comme un formidable levier pour la créativité.

En effet, il faut souligner la contradiction ontologique qui existe entre « la culture moderne qui s’est constituée en rupture avec le passé, c’est-à-dire contre l’histoire’ » (quitte à conserver et à muséifier des pans de cette histoire dans des isolats, tels les secteurs sauvegardés), et la vague du patrimoine qui nous menace aujourd’hui, jusqu’à risquer de nous embaumer. Cette patrimonialisation à outrance s’accompagne d’une césure radicale entre patrimoine et création. Cette vision se fonde sur une distorsion sociale forte, étant entendu que l’accès aux valeurs patrimoniales devient le privilège exclusif d’une élite (celle qui habite les centres historiques, fréquente les concerts ou les musées, part en vacances et possède des maisons d’héritages …). En pareil cas, l’image de la modernité est totalement dévaluée, elle s’entend comme un objet non fondé et exclu de toute origine.

Il serait temps d’apprécier le risque réel de cette cohabitation, celui de se loger dans un stéréotype à caractère rétrospectif nostalgique ou anticipatif. Entre ces deux attitudes diamétralement opposées émerge une troisième qui s’appuie sur la notion de continuité, établissant un rapport positif entre l’existant et le futur. Cette notion conduit au maintien volontaire d’un lien ’’Passé-Présent’’ dans le projet, seul moyen de transposer sur la longue durée un certain nombre de valeurs. La modernité n’apparaît plus alors comme un système antithétique, un effet de mode reposant sur des contrastes faciles avec l’existant, mais comme une actualisation nécessaire qui ne rompra pas l’identité d’une civilisation parce qu’elle permettra, à chaque génération, le transfert de quelques caractères majeurs définissant la constance d’un visage par-delà la diversité de ses expressions successives à travers l’histoire. 

L’introduction d’éléments de caractères contemporains, sous réserve de ne pas nuire à l’harmonie de l’ensemble, peut contribuer à son enrichissement. Même si ces textes restent prudents, ils préconisent donc d’autres solutions que celle du « mimétisme architectural » que certaines associations voudraient souvent imposer, y compris les services de l’Etat. Certes ils se réfèrent à la notion, essentielle mais difficile à définir, « l’harmonie de l’ensemble », mais il est important de constater que l’on ne se contente pas de « tolérer » des incursions du contemporain dans l’ensemble patrimonial. On les envisage comme un enrichissement potentiel de celui-ci. Cette simple potentialité peut apparaître timide à certains, mais il est important de savoir que le rapport conservation-création en espaces protégés est un besoin, voir une nécessité pour participer à la succession de ce dernier aux générations futures.

    Asma SELLAMI
Equipe Rédaction NOMAD

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