Mohamed Arkoun est l’un des premiers savants de l’Islam. Avec plus de 30 ans de carrière dans la recherche, il était un critique intelligent des tensions liées aux processus de modernisation du monde islamique, ainsi qu’un intellectuel courageux, destiné à soutenir et à défendre le réformisme et l’humanisme islamique. 

Né en 1928 à Taourit-Mimoun, dans la Grande Kabylie en Algérie, il a grandi dans une famille de dix personnes; son père possédait une petite épicerie à Oran et  voulait initier le petit Mohamed à son métier, mais un de ses oncles était conscient de ses compétences et a décidé de lui assurer une bonne éducation.

Il importe de signaler qu’il a vécu son enfance dans un milieu féminin de culture orale, où on ne parle pas l’arabe mais Kabyle, et où la pratique de l’Islam portait les traces des croyances berbères ancestrales ; sa mère, ses tantes et l’une de ses sœurs ne savent ni lire ni écrire.

Il a pu fréquenter l’école primaire à l’âge de neuf ans; lui le petit berbérophone, devait apprendre deux nouvelles langues pour pouvoir être admis dans son nouveau milieu. L’arabe pour lui n’était pas sa langue maternelle, mais une langue apprise plus tard. Le petit Mohammed est l’un d’une minorité d’élèves musulmans qui ont pu fréquenter un établissement scolaire français. D’où l’effort énorme qu’il a dû faire pour s’adapter et s’insérer bien qu’il était toujours dans son pays.

Il évoque le souvenir d’avoir vécu en tant qu’étranger en Algérie en disant :  « Ce fut ma première expérience particulièrement douloureuse de petit algérien isolé entre ses camarades, tous arabophones ou francophones ; il a fallu très vite apprendre deux langues à la fois et faire l’expérience amère d’une minorité refoulée, voir méprisée par deux catégories socioculturelles dont les langues s’imposaient partout dans les espaces publics, alors qu’elles ne s’obligeaient jamais à forme quelconque de réciprocité ».

Il continue dans la même perspective :  « la marginalité sociale et culturelle a pesé sur toute mon existence, puisque je la retrouve chaque fois que je rends visite à ma famille en Algérie ; l’indépendance a aggravé les ruptures, les tensions et les rejets, alors que les promesses prodiguées pendant la guerre de libération annonçaient des remembrements, de nouvelles articulations, des dépassements des chances enfin données à toutes les potentialités culturelles et intellectuelles d’une Algérie restituée à ses ressources anthropologiques, géo-historiques, géopolitiques et bien entendu, économiques ! »

Notons que le jeune Akroun était un élève brillant et grâce à ses résultats, il a pu obtenir une bourse  pour poursuivre ses études secondaires chez les Pères blancs où il fait du latin. Il a eu ses premières influences intellectuelles à travers la littérature arabe, le droit, la philosophie et la géographie. Après avoir terminé ses études universitaires à Alger, il décide de quitter son pays pour aller étudier en France et ceci le 1er novembre 1954.

Il prépare l’agrégation à Paris avec Blachère, Pellat, Levy-Provençal, Brunschvig venu de Bordeaux en 1956, et Laoust venu de Lyon en 1955 pour enseigner au Collège de France. En 1956, il  commence enseigner à Strasbourg où il  rencontr Claude Cahen, grâce à qui il a été initié à une autre approche de l’histoire de l’Orient musulman. De même, il a été marqué par l’école des Annales et surtout la pensée de Lucien Febvre, Marc Bloch, Braudel et Levi-strauss. Il a été influencé par le structuralisme, l’anthropologie structurelle et l’analyse critique du discours.

Sa pensée est le fruit de son vécu, de toute son expérience personnelle.

Situer la pensée de Mohamed Arkoun:

Mohamed Arkoun pense qu’il est essentiel que l’islam accède à la modernité politique et culturelle. C’est une « subversion » de la pensée islamique à laquelle il appelle : « Rien ne se fera sans une subversion des systèmes de pensée religieuse anciens et des idiologies de combat qui les confortent, les réactivent et les relaient. Actuellement, toute intervention subversive est doublement censurée : censure officielle par les Etats et censure des mouvements islamistes. Dans les deux cas, la pensée moderne et ses acquis scientifiques sont rejetés ou, au mieux, marginalisés. L’enseignement de la religion, l’islam à l’exclusion des autres, est sous la dépendance de l’orthodoxie fondamentaliste ».

Mohamed Arkoun a développé pour cela une discipline nouvelle, l’islamologie appliquée, issue d’une idée qui existait déjà avec l’anthropologie appliquée de Roger Bastide, et le rationalisme appliquée de Gaston Bachelard. La notion d’islamologie appliquée lui vient après l’indépendance de l’Algérie, après qu’il eût constaté et analysé les contradictions dans la culture de son pays et des pays du Maghreb après la fin de la période coloniale.

Il a alors observé que les Algériens se sont mis à invoquer l’islam, à la fois en tant que religion et en tant que culture, dans le but de reconstruire la spécificité arabo-islamique niée par le colonialisme. Cette conception et la politique en découlant ne tenait selon lui absolument pas compte, dans la nouvelle situation ni de la réalité et des caractères propres à l’histoire de l’Algérie, ni non plus du Maghreb dont il fait partie, ainsi que plus généralement de l’histoire de l’Islam et de la pensée islamique.

Or cette culture et la pensée islamique ont connu des périodes tout à fait différentes. Au XIIIe siècle s’est produit une rupture au sein même de la pensée islamique, bien avant l’intervention extérieure de la colonisation. Pour M. Arkoun, la plupart des musulmans refusent aujord’hui de prendre véritablement en compte l’histoire longue de l’Islam, ce qui pourtant serait nécessaire. Au Xe siècle, en effet, le monde musulman connut une vie intellectuelle brillante et très riche.

Se développa notamment la philosophie islamique, au contact des auteurs grecs, en particulier Platon et Aristote, qui furent lus et traduit dans la perspective d’une synthèse à accomplir avec la pensée musulmane. A cette époque, la culture musulmane était ouverte aux autres cultures, en particulier à celle qui étaient présentes au Proche-Orient, et également en Espagne d’Al-Andalus. La religion, précise Arkoun, n’était pas alors en situation de prétendre contrôler la culture et la vie intellectuelle.

Mohamed Arkoun, qui raisonne en savant historien et philosophe, soutient que pour tous les pays musulmans, l’écriture de l’histoire et la vision portée sur le passé dans son lien avec la religion, d’une part, et d’autre part, une lecture critique de l’islam à la fois comme religion et comme tradition de pensée, se trouvent nouées à la notion d’identité nationale.

Avec l’islamologie appliquée, M. Arkoun analyse les contradictions internes à l’histoire algérienne ainsi que les différences entre le monde musulman et le monde occidental et les différents discours qui les expriment.

SONIA.HA

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