Il y a 22 ans et plus exactement le 25 juin 1998, Matoub Lounès fut lâchement assassiné au lieu dit Thala Bounane. L’annonce de sa mort a donné lieu à des manifestations et des émeutes monstres. Un fait inédit dans l’histoire de l’humanité où la mort d’un chanteur provoqua un aussi grand tremblement. Des chefs d’État, comme Jacques Chirac, et les hommes de lettres et du monde de la culture ont salué la mémoire d’un homme hors de commun. Des funérailles grandioses dignes d’un chef d’état ou d’un historique, ont drainé des centaines de milliers de personnes.

Mais qui est ce rebelle comme il se définit lui même, haut de ses 42 ans, pour qui toute la Kabylie a vibré ? Qui est cet homme capable de lever tout un peuple derrière lui ? La réponse à cette question coule de source tellement Matoub Lounès était une légende de son vivant. Il incarnait la révolte d’une jeunesse assoiffée de justice et de liberté.

Tout au long de ses vingt ans de carrière, Lounès était la voix des « sans voix » et comme il l’a chanté  » le patriote de toutes les patries opprimées « . Matoub enregistre son premier album en France en 1978 avec la collaboration de Idir. Deux noms qui sont l’expression de la vitalité et la force de cette culture millénaire. Mais à l’époque, l’évocation même de cette culture était synonyme de répression, tortures et ostracisme. Matoub connait très vite un succès retentissant. Et puis, il enchaîne avec 27 autres albums. Il se révéla tôt être génie précoce et un ciseleur de verbe hors-pair. À travers ses chansons contestataires et engagées, il a chanté la liberté, l’amazighite et la frustration de tout un peuple face à un régime totalitaire où le mot liberté, comme il l’a chanté, voulait dire  » liberté des uns à disposer des autres « .

Ne marchandant pas ses principes et témoin de son époque, il a su mieux que quiconque porter le flambeau de la contestation et des revendications de ses concitoyens. Le combat pour Matoub était une vocation, lui qui aimait répéter  » je préfère mourir pour mes idées que de mourir sur mon lit de lassitude et de vieillesse « . Ses poèmes sont restés gravés dans la mémoire collective et sont toujours d’actualité. Matoub Lounès a su résumer une partie de l’histoire de ce pays et il en a écrit une de ses pages les plus glorieuses. Dans sa chanson  » regard sur un pays damné « , Matoub à écrit :

« Pour toi Lounes,

Lorsque les ténèbres engloutissent la clarté avec la hargne et la boulimie de la bêtise, et que l’on assiste amer au greffage morbide de l’identité millénaire, alors le mythe devient réalité. Et ces démons nous agressent à chaque instant. Nous refusons de plier. Le greffon ne veut pas prendre et les bourgeons éclosent plus bas avec la rapidité de la force de la vie qu’on étouffe. Nous n’aurons de paix que lorsque nous vivrons avec nous-mêmes et que nos ancêtres cesseront de se retourner dans leurs tombes. La négation nous offusque à en mourir. Les tréfonds de notre âme en sont martyrisés. Matoub Lounès, tu chantes tout haut ce que tes frères ressentent tout bas. Victimes que nous sommes d’un système où le mot liberté veut dire : liberté des uns à disposer des autres. Tu es un baume au cœur outragé. Une preuve vivante de notre inénarrable attachement à rester debout. Le chant vient de ton âme et ta voix gonflée de rancœur et de colère nous réchauffe les os. Nous entrevoyons Taos Amrouche traverser les cieux de notre pays en compagnie d’un guerrier numide. Les tatouages de nos mères deviennent alors vérités absolues. Rien d’autre ne saurait ni ne pourrait nous guider. Lounès, tu nous as rappelés avec bonheur que même lorsque l’on perd son sang, l’atavisme se régénère. Y a-t-il loi de la nature plus belle ? La confiscation de notre liberté par ces gueux qui nous gouvernent a fait de notre peuple un troupeau malade où les meilleurs ont disparu, isolés ou vaincus, et les médiocres ont pris des allures d’astres scintillants. Pleure, ô vestales. Chante-leur, Lounès, que la démocratie a été le premier goût dans nos bouches, que nous l’avons tétée au sein de nos mères. Chante-leur notre soif de justice et de réparation. Chante, Matoub, chante ! Un poète peut-il mourir ? »

MIB

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