«  Hrag Benti, w’hrag Guelbi m3aha » : 2016, paroles de la mère de Amira Merabet, Femme victime de féminicide.

Lettre ouverte

Bien avant le 25 novembre 2020, journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, le débat sur les féminicides s’est invité dans notre société qui semblait découvrir ( ou qui découvrait) que la violence à l’encontre des femmes peut tuer.

La vague d’émotion qui a submergé notre pays, la tempête médiatique provoquée par le martyr de Chaima, l’ampleur du mouvement d’effroi, répercuté par les réseaux sociaux nous ont rappelé chacun de ces assassinats rivalisant de brutalité et d’horreur, qui sont commis, en Algérie comme dans le reste du monde.

L’hashtag « nous avons encore perdu l’une des nôtres » n’était plus seulement scandé par une poignée de femmes solidaires des victimes de la barbarie mais par des milliers d’anonymes.

Mais allons-nous continuer à inscrire chacune des victimes dans un décompte macabre ? Allons-nous nous contenter d’inscrire leurs prénoms pour leur redonner leur humanité et leur rendre un nécessaire hommage ?

Ces drames relégués à la case « faits divers », trop souvent traités sur le mode sensationnel sont le résultat de la banalisation de la violence subie par les femmes, quelle qu’en soit la nature ou la gravité mais ils sont surtout le fruit de la culture de la domination.

Le cycle infernal de la violence peut commencer par l’insulte, le crachat, la « petite gifle », en mode crescendo et répétitif et conduire au meurtre.

Aucune violence n’est acceptable !

Méfions-nous, toutefois, de l’indignation, sans lendemain, qui sert à se donner bonne conscience.

Méfions-nous des surenchères concernant les sanctions à infliger aux criminels.

Quand les proches réclament vengeance par le Kissas, nous comprenons leur cri de douleur et de révolte car rien n’est plus terrible que de se voir enlever la vie d’un enfant par la folle volonté d’un semblable.

Mais relayer ce cri déchirant en proposant la peine de mort comme si elle avait un effet dissuasif ? Non.

Comme si les lois pénales n’avaient pas été inventées pour punir ceux qui se donnent le droit de vie et de mort sur autrui, comme si l’exécution capitale pouvait dédouaner les sociétés de leur responsabilité collective ! Comme si, enfin, un état de droit qui se respecte ne devait pas s’honorer, au nom de l’éthique humaniste, d’abolir la peine de mort, seule manière de refuser d’imiter le meurtrier pour lequel « une vie ne vaut rien ».

Au contraire, et parce que nous sommes convaincues que « rien ne vaut une vie » nous tenons, en ce 25 novembre 2020, à rendre hommage à toutes les femmes victimes de violences et à nous incliner devant la mémoire de celles qui ont été sauvagement assassinées.

Pour prévenir cette violence extrême qu’est le féminicide, il nous faut traquer toutes les formes de violence quels qu’en soient le type et la gravité, les dénoncer et veiller à ce qu’ils soient punis.

Mais il nous faut surtout lutter contre les mécanismes qui la rendent possible : la culture de la violence au sein de la famille, à l’école, dans la rue, au travail. Il nous faut également combattre l’ordre mondial basé sur les inégalités, l’injustice et travailler à transformer les réalités qui infériorisent les femmes.

Dans la lutte contre les violences faites aux femmes, chacune, chacun est concerné-e et a le devoir de s’engager.

C’est pourquoi, en cette journée symbolique, nous nous adressons, à nos compatriotes pour les appeler à lutter contre les violences faites aux femmes. C’est pourquoi nous demandons aux responsables politiques de décider de politiques publiques qui permettent d’éliminer, dans les faits, les violences et leurs causes.

Nos cris d’alarme ne suffisent plus. Voici, à l’adresse des décideurs quelques propositions à mettre en œuvre, en urgence :

  1. Pour signaler rapidement les violences :
  • Centres d’appels téléphoniques accessibles gratuitement 24 heures sur 24, à partir de fixes et de PORTABLES pour appeler au secours.
  • Protocoles d’intervention rapide des services de sécurité, sensibilisés et formés à cette mission.
  1. Pour protéger les femmes avant qu’elles ne meurent :
  • Interpellation des agresseurs et protection immédiate des victimes avec ou sans certificat de médecine légale.
  • Réquisition d’hôtels pour abriter les femmes et leurs enfants en danger.
  1. Pour venir en aide aux femmes et enfants, victimes de violences :
  • Construction de centres d’hébergement, partout, dans le pays. Accès des femmes victimes de violences aux centres d’hébergement, quel que soit leur statut matrimonial, avec ou sans enfants.
  • Financements pour la gestion et l’encadrement de ces centres en médecins, psychologues, aidant-e-s.
  • Budget alloué à l’aide aux victimes de violences et à leurs enfants.
  1. Pour assurer la qualité de l’accueil des victimes :
  • Développement de programmes de formation des professionnels de la police, de la Justice, des services sociaux pour protéger les victimes, éloigner l’agresseur, enregistrer la plainte, orienter les victimes vers des structures dédiées.
  • Dotations financières aux associations d’aide aux femmes victimes de violences et droit de se porter partie civile auprès des tribunaux dans les affaires judiciaires liées aux violences faites aux femmes.
  1. Pour mettre en place un dispositif de lois efficace contre les violences faites aux femmes :
  • Éloignement immédiat de l’agresseur, en attendant l’enquête et mise en place de modalités de jugement rapide et exemplaire.
  • Transfert de la disposition pénale qui consacre l’infraction de harcèlement sexuel (Article 341 bis) qui figure dans le chapitre II « crimes et délits contre la famille et les bonnes mœurs » dans le chapitre I « crimes et délits contre les personnes » : le harcèlement s’attaque à l’intégrité physique et psychologique des personnes et non forcément aux familles.
  • Traduction de cette disposition de l’article 341 bis, dans la législation du travail.
  • Inscription de dispositions qui protègent les témoins contre le risque de représailles au niveau professionnel.
  • Abrogation de l’article 326 du Code pénal qui permet à l’auteur d’un viol d’échapper aux poursuites s’il épouse sa victime laquelle est, alors, exposée à un mariage forcé. Le Maroc l’a retiré, en 2014 et la Tunisie en 2017.
  • Définition précise, en tenant compte des pratiques criminelles, des concepts de viol et de violence.
  • Introduction du crime de « féminicide », dans le code pénal.
  • Abrogation du code de la famille.
  • Promulgation de la loi-cadre contre les violences faites aux femmes.
  1. Pour s’attaquer aux causes de la violence :
  • Campagnes massives d’éducation à l’égalité, dans les programmes et établissements scolaires, dans les placardages de rue, dans les médias et les télévisions, en particulier.
  • Reconnaissance officielle de la discipline de victimologie, ce qui implique:
  • L’organisation institutionnelle de son enseignement dans tous les cursus universitaires concernes : Santé, Justice, Services Sociaux et Services de Sécurité).
  • La création d’Unités hospitalo-universitaires dédiées à l’accueil, la prise en charge et l’orientation des femmes victimes de violences.
  • L’ouverture de cellules spécialisées dans les commissariats de police, les gendarmeries et les tribunaux.
  • L’application rigoureuse de la Loi Sanitaire de 2018 concernant l’obligation de signalement par tous les professionnels de la Santé.
  • Le signalement des violences faites aux femmes et aux enfants ne doit pas être opposable au Secret Médical.

L’heure est grave. Nous exigeons ces mesures d’urgence comme des actions d’assistance à personne en danger afin de mettre un terme à la violence contre les femmes, à l’impunité et de prévenir les féminicides.

N’oublions pas : Il s’agit de sauver et de protéger des vies de femmes.

باسطا_العنف_وحقرة_النسا#

كلنا_مسؤول#

تحيا_وحدة_النسا_ضد_العنف_والحقرة#

Signataires : 

FACE, Femmes Algériennes pour un Changement pour l’Egalité

L’AEF, Agir pour l’Emancipation des Femmes

Le Réseau Wassila

La Collective Féministe d’Alger.

Sawt Nssa – Constantine- 

Le JFA, Le Journal Féministe Algérien

Le Collectif Libre et Indépendant des Femmes de Bejaia 

CFC, Le Collectif des Femmes de Constantine 

Femmes Algériennes Revendiquant leurs droits -FARD-Oran- 

La Fondation pour l’Egalité/ CIDDEF 

Femmes En Communication (FEC) 

SOS Femmes en Détresse 

Association nationale RACHDA

photo: @l5yel

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