L’anthropologue et géographe russe Pierre Kropotkine avait publié en 1902 un essai intitulé « L’entraide : Un facteur d’évolution » où il analysait l’importance de la solidarité aussi bien dans les sociétés animales (notamment les abeilles), mais aussi dans les sociétés humaines. Il arrive à la conclusion que les espèces qui survivent ne sont pas nécessairement celles qui sont les plus puissantes physiquement, mais plutôt celles qui s’entraident. L’auteur évoque dans la partie de l’essai « L’entraide chez les barbares » le mode de vie des kabyles et le décrit comme démocratique et collectiviste.

*Précision : Le terme « Kabyle » au XIXème siècle n’a pas la même signification qu’aujourd’hui et couvre un sens plus large. Cela couvrait à l’époque de l’Edough jusqu’aux « portes d’Alger ».

« Tajmaât » ou la démocratie participative

Tajmaât est une assemblée réunissant une partie communauté villageoise, à savoir les adultes mâles, qui décide de la gestion du village. Kropotkine écrit à ce sujet :

« Les Kabyles ne reconnaissent aucune autre autorité que celle de la djemmâa, ou assemblée des communautés villageoises. Tous les hommes d’âge y prennent part, en plein air, ou dans un bâtiment spécial garni de sièges de pierre, et les décisions de la djemmâa sont prises à l’unanimité : c’est-à-dire que les discussions continuent jusqu’à ce que tous ceux qui sont présents acceptent ou admettent de se soumettre à quelque décision. Comme il n’y a point d’« autorités » dans une commune villageoise pour imposer une décision, ce système a été pratiqué par l’humanité partout où il y a eu des communes de village, et il est encore en vigueur là où les communes continuent d’exister, c’est-à-dire parmi plusieurs centaines de millions d’hommes. La djemmâa nomme le pouvoir exécutif — l’ancien, le scribe et le trésorier ; elle fixe les impôts et dirige la répartition des terres communes, ainsi que toute espèce de travaux d’utilité publique. »

L’auteur avait vu en l’assemblée villageoise l’idéal de la démocratie participative où les citoyens gèrent collectivement les affaires publiques, à défaut de simplement élire des chefs. Les gestionnaires-clés et les leaders sont naturellement élus, mais sont soumis à la révocabilité et au contrôle populaire. Néanmoins, les femmes ne prenaient pas part aux assemblées, ce qui relève du modèle de société patriarcale donnant le pouvoir uniquement aux hommes. C’est similaire avec la démocratie athénienne qui fixait les critères assez rigides pour être « citoyen » et ainsi accéder à l’assemblée.

Il écrit également à propos du modèle social de l’époque :

« Ainsi la possession de la terre a-t-elle chez eux un caractère mixte, et la propriété privée foncière existe à côté de la possession communale. Actuellement la base de leur organisation est la communauté villageoise, le thaddart qui est formé généralement par plusieurs familles composées (kharoubas), revendiquant une commune origine, et aussi par de petites familles d’étrangers. Plusieurs villages se groupent en clans ou tribus (ârch) ; plusieurs tribus forment la confédération (thak’ebilt) ; et plusieurs confédérations peuvent parfois constituer une ligue, surtout quand il s’agit de s’armer pour la défense. »

Contrairement aux sociétés européennes qui avaient connu le féodalisme avant de passer au capitalisme et à la société moderne. La nôtre n’a pas connu cette évolution, notre société est passée directement du stade du tribalisme à la société moderne (la colonisation européenne a accéléré le passage à la modernité). Le féodalisme européen consistait à ce que des féodaux et des nobles possédaient la grande propriété foncière, les « serfs » quant à eux, vivent pour travailler au service des féodaux.

La notion de propriété collective existait déjà chez nous depuis des millénaires au sens où la communauté possédait les terres et biens qui sont naturellement séparés des biens personnels des individus. Par contre, dans les monarchies européennes, il n’y avait pas de séparation entre bien public et les biens dits « de la Couronne ».

Kropotkine décrivait la société tribale traditionnelle algérienne comme « socialiste » étant donné que les unités de production, notamment agricoles, étaient collectives sur le modèle contemporain des coopératives.

« Les « aides » sont d’un usage très fréquent, et on les convoque pour la culture des champs, pour la moisson, etc. Quant au travail professionnel, chaque commune a son forgeron, qui jouit de sa part de terre communale et travaille pour la commune ; quand la saison du labourage approche, cet ouvrier visite chaque maison et répare les outils et les charrues, sans attendre aucun payement. La fabrication de nouvelles charrues est considérée comme une œuvre pieuse qu’on ne peut en aucune façon récompenser en argent, ni par aucune autre forme de salaire. » écrit-il à en parlant de l’organisation socio-économique de la tribu.

Notre héritage traditionnel peut très bien nous servir d’inspiration historique, avec bien sûr une adaptation moderne,pour la construction d’un modèle démocratique et sociale de la République Algérienne.

Yacine Chibane

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