Il y a multiples façons de militer,  l’une des plus rassurantes, et surtout des plus efficaces, est de s’introduire dans le monde de l’écriture.  L’univers romanesque et poétique  alimentait précocement l’esprit de Kateb, pareillement  la langue française le passionnait vigoureusement. Par conséquent,  Il se trouvait dans une situation complexe, comme beaucoup d’autochtones,  au sein de laquelle s’opposaient deux mondes, deux cultures complètement différentes, sinon contradictoires : la culture française enseignée à l’école française et la culture algérienne  à l’école coranique, Kateb Yacine a fait les deux.

Il rejoint le train de la littérature algérienne d’expression française au coté de Mouloud Mammeri, Mohamed Dib, Mouloud Feraoun,Malek Haddad, et tant d’autres illustres écrivains.

Cette situation complexe s’éclipse quand finalement la langue devient une arme, voire un butin. La langue française l’a éloigné certes, à une certaine époque, de sa mère patrie mais elle lui  a ouvert les portes de la littérature et du militarisme. Son écriture est née d’un événement dramatique l’ayant fortement marqué : les manifestations du 8mai 1945. Son interpellation comme conséquence de sa participation, lui a ouvert les yeux et fait découvrir la véritable Algérie de ses confrères en prison où il se politise. Après son exclusion de son lycée, il décide de militer au coté des nationalistes en faveur de l’indépendance  de l’Algérie, il a atteint le paroxysme de son nationalisme.

Il sera par la suite intériorisé dans un tout autre lycée à Annaba (ex Bône ), ville dans laquelle il découvre Nedjma, l’amour de son existence. Seulement, un dilemme le force à choisir, entre le grand impossible amour ? Et la lutte pour l’émancipation, il choisit l’Algérie, l’une des facettes de Nedjma, une Algérie meilleure.  Il avait compris que sombrer  dans le gouffre de l’amour impossible est inutile. Ayant été très jeune poète, maitrisant parfaitement la langue française, il se trouve toujours sur le pied de guerre, il se sert de sa plume féerique forgeant une littérature katebienne contre les mythes coloniaux, contre la  dépersonnalisation de l’identité algérienne au profit d’une identité étrangère, et  qui procure l’image d’un monde réel sans fard constitué d’injustice et de résistance,  de guerre et d’amour, de patrie et d’exil, de recherche quant à la genèse de l’Algérie ; et évidemment l’espoir  d’un monde meilleur. 

Nedjma, un roman marquant

D’une certaine façon, évoquer Kateb Yacine ainsi que son parcours sans équivoque, c’est aussi parler inéluctablement de l’étoile dont il rêvait  à l’âge ados et qui s’est concrétisée romanesquement  à l’âge adulte sans qu’elle soit en réalité sienne. À l’allure chimérique Nedjma faisait et fait  rêver les lecteurs autant qu’elle l’avait fait à Kateb : Nedjma, cet immense roman.

Ce roman, traversant les époques ne passe guère sous l’indifférence,  est élaboré polyphoniquement : un roman à plusieurs  voix,  un narrateur qui relate. D’autres personnages  racontent, à leur tour,  leur  enfance ainsi que leur attachement à Nedjma.

Les critiques littéraires, comme un seul homme, lui accordent la complexité : difficile à extraire « la substantifique moelle » du roman : une complexité sans doute causée par l’embranchement  de plusieurs histoires en un seul tronc, une seule histoire. La beauté esthétique de sa plume littéraire est toujours mise en exergue car, en effet, Kateb est un adepte féru de la poésie avant tout.  L’écriture fragmentaire  prônée par l’auteur confère, elle aussi, au  roman   la complexité : en passant d’une histoire à une autre, d’une époque à une autre, d’une réflexion à une autre, d’un événement à un autre. La confusion pourrait habiter rapidement le lecteur. Se munir de finesse et de perspicacité, il le faut !

Ce désordre ordonné, cette amalgame chimique soigneusement conçue    octroie au roman toute la réussite et la polyvalence dans l’interprétation, Nedjma pourrait s’interpréter comme cette page récto/verso, ou cette pièce  à double facettes, l’une est réelle, c’est-dire une femme en chair et en os  issue d’un père Algérien et d’une mère française, plus âgée, mariée  et donc un amour difficile à conquérir, voire impossible. L’autre est symbolique, une métaphore de l’Algérie, d’une Algérie dotée d’une histoire multidimensionnelle mais toujours en quête d’elle-même, d’un devenir meilleur.  Lors de son entretient avec Pierre Desgraupes, Kateb nous projette l’aspect symbolique de Nedjma .

« Nedjma c’est  l’héroïne du roman, qui d’ailleurs ne domine pas tout à fait la scène, qui reste à l’arrière plan, c’est le personnage symbolique de la femme orientale, qui est toujours obscure et qui est toujours présente également ».

Nedjma, c’est aussi une forme qui se profile, qui est à la fois la femme, le pays, l’ombre où se débattent les personnages principaux du roman, qui sont quatre jeunes Algériens, dont je raconte les aventures et mésaventures. Évidemment, ce n’est pas si simple parce qu’il y a tout un monde autour d’eux et ils contribuent à façonner ce monde, qui est encore incertain. Ils contribuent à façonner cette Algérie, qui est actuellement noyée dans une espèce d’opacité, l’opacité d’un pays qui est en train de naître et dont les acteurs projettent des lueurs et finalement montrent le visage. »

Kateb Yacine, c’est aussi l’incarnation de la diversité, un locuteur trilingue : enfant, issu d’une famille de lettrés arabes, il apprend  maternellement et en premier lieu la langue arabe.  Son institutrice française était l’une des raisons de sa passion envers la langue de Molière qui l’engloutissait dans l’émerveillement   « Après de laborieux et peu brillants débuts, je prenais rapidement goût à la langue étrangère et puis, fort amoureux d’une sémillante institutrice, j’allais jusqu’à rêver de résoudre pour elle, à son insu, tous les problèmes proposés dans mon livre d’arithmétique ». (Le polygone étoilé, p. 181).

Durant les années 70, cerise sur le gâteau,  il poursuit son art, sous une forme théâtrale, en dialecte algérien afin de s’ouvrir au peuple. En outre, il a même appris le berbère et supervisé la traduction de ses textes en tamazight.

Samy Loucheni

16 Commentaires

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici