En est-il un art actionné par le devoir ? Puisse une notion aussi paradoxale exister, l’art étant synonyme de liberté, et d’émancipation ? Ne serait-elle pas corruption de ce dernier ? Cette chose qui est vénérée pour les élévations dont elle fait preuve, peut-elle être au service des considérations terre à terre de la vie ? Ces questions sont troublantes, car elles ne suscitent pas de réponses claires et limpides. Ont-elles même des réponses ? 

Connaître quel étendard guide l’art, n’est ni anodin, ni sans conséquence. Le savoir, c’est connaître ce qui modèle l’univers culturel des sociétés et des civilisations, d’où la nécessité d’une précautionneuse approche. 

Le devoir comme porteur d’étendard ?

Pour en revenir au devoir, il est certes indéniable que l’art émane de l’individu et de sa propre volonté. Mais c’est dans cette même dernière qu’on peut retrouver le ‘devoir’ déguisé, puisqu’il est ce qui la motive. La volonté de créer est au service du devoir, et l’art devient un outil de propagande, de dénonciation ou même de révolte. La connotation négative de ‘propagande’ ne doit pas ici effacer le ‘bon’ côté dont peut faire preuve une telle utilisation de l’art. Il n’y a qu’à voir la littérature algérienne anticoloniale d’expression arabe, française, et berbère, qui étaient au service de la révolution contre le colonisateur français. Les livres écrits par nos ancêtres, avaient pour la plupart une résolution guidée par le devoir qu’ils avaient envers leur patrie, leur terre, et leurs semblables. 

Cependant, pour ne pas se retrouver à rabâcher les mêmes exemples, (cela sans insinuer une diminution de leur pertinence, ou de leur noblesse) cherchons en plus proches. Pour cela, nous n’avons qu’à bien observer la scène actuelle, qu’offrent les réseaux sociaux. Il suffit de se mettre à la recherche de contenu artistique algérien, pour qu’une caricature, une photo, un poème, un passage prosaïque, une peinture ou même un graffiti serve cette même volonté de création au service d’un devoir, qui de nos jours, est la dénonciation et la revendication de droits. 

Il n’est donc pas ambigu, ou même inhabituel que l’art soit au service des causes politiques, économiques et sociétales. Il est même selon beaucoup, là pour servir ces motifs. 

La liberté comme rivale du devoir ?

C’est alors que, comme pour toute chose, une dialectique s’impose. Si pour certains, l’art est, ou doit être guider par cela, pour d’autres, il est, en espérant ne pas choquer le lecteur, offusquant que l’art doive se rabaisser à de tels directives. En effet, l’art serait l’une des rares chose à n’être, en aucune cas, limité, ou même orienté, dans sa liberté d’action et d’expression. Toute intervention dans ce sens, irait à l’encontre de ce qui le caractérise. Certains pourraient même ironiser en le traitant d’une propagande de bas étage. Le summum de l’art est atteint, quand ce dernier n’a d’autre ambition que de se servir lui-même. Libéré de toute chaîne, il est alors aussi authentique qu’il puisse être, loin de toute obligation envers les codes de la société dans laquelle il est exercé, ou bien même, et c’est là son apogée, envers les codes de son propre auteur.

Il faudrait quand même se méprendre si l’on croit que l’on verse dans la naïveté. Car aussi authentique que l’on puisse être, il est ici encore, indéniable que l’art puise dans son environnement. C’est alors que même si une œuvre d’art, trompe dans un motif politique, économique, ou social, cela ne représenterait pour ce point de vue, qu’une coïncidence. L’essentiel est que cela ne soit pas un choix conscient, imposé par l’auteur ou par autrui. Toute la différence réside dans la pureté de l’intention. Ainsi, si nos intentions sont dotées d’un motif autre que celui que de servir l’art, nous nous retrouvons devant l’infamie ! 

Au diable la liberté ! Le devoir est ce qui démystifie l’art.

Si la première position offre un rôle actif à l’art dans la société, le sauvant du mysticisme dont il est parfois l’objet, et qui le rend inaccessible aux profanes, il n’en est pas moins qu’elle le met en grand danger. Ce dernier se dévoile lorsque la chose qui est sensée être un exutoire pour l’âme, (non seulement pour l’artiste lui-même, mais également pour ses contemplateurs) se retrouve instrumentalisée par les pires intentions de l’homme. Ces dernières en font un ramassis de figures, de proses, de sculptures, et de mélodies, qui au lieu d’exprimer la beauté et les nobles sentiments, expriment d’abjectes idées mesquines, qui ne pourront nullement consoler l’âme de ceux qui quêtent sa consolation. 

Cela n’est qu’une facette du côté sombre de cette position. Car même si elle offre un sentiment d’uniformité et de cohérence, les auteurs et artistes, se retrouvent rapidement à remâcher les mêmes thèmes abordés. Sans oublier que ce sentiment de ‘devoir’, se métamorphose rapidement en une source de constante frustration, qui sans cesse assailli l’artiste au moment où il entame son œuvre. Le sentiment de devoir créer en fonction de ce ‘devoir’ freine plus d’un, et tue toute innovation et originalité artistique. Plus loin encore, si nous plongeons dans l’exagération, le contemplateur lui-même se retrouve à s’attendre au contenu qui répond au ‘devoir’, et hue quiconque ose s’écarter de ce chemin. 

La Liberté mérite aussi son réquisitoire !

Loin d’innocenter la position adverse, elle possède elle aussi son lot de reproches. Car en offrant à notre sujet des étendues libres, où il s’épanouira sous toute les formes possibles et envisageables, l’art s’élèvera dans sa forme la plus mystique, la plus parfaite, mais également la plus inintelligible qu’il soit. Effectivement, l’art pour l’art n’est pas gratuit ! Le dévouement de ses instigateurs l’est moins, et la consolation que peut en tirer le contemplateur est quasi inexistante. Dans cette forme, l’art est égoïste, et loin de l’homme. Il est abstrait, insaisissable, et loin de baigner dans l’altruisme que lui ordonne le devoir. Sous cette forme, il parle un langage qui nous est étranger. Pourquoi ? Parce que pour le comprendre, il doit se frotter aux choses de la vie auxquels nous arrivons à nous reconnaitre, ne serait ce qu’en englobant une infime partie, de ses dites ‘viles’ choses. 

Mais alors me diriez-vous : « qu’en ferons-nous d’un tel art ? ». Peut-être nous sera-t-il agréable de nous extasier devant son inintelligibilité pour un court moment, comme feignait de faire les orientalistes devant l’exotisme de l’orient. Nous en serons vite lassés en tout cas, et souhaiterons rapidement le retour d’un art qui parle un langage que nous comprenons. 

Une quatrième position ?

Un juste milieu alors ? En mon humble avis, je doute que cela soit la meilleure des solutions. J’inviterais plutôt à considérer une option qui, certes vous semblera proche du ‘juste milieu’, mais qui se différenciera avec une sorte de ‘penchant’. Un juste milieu alors, qui tend vers la liberté la plus absolue, sans jamais vraiment l’atteindre. Un art qui, tout en se devant de temps à autre de baigner dans les querelles de la vie, se permet la plupart du temps, un envole intriguant, qui sans nous laisser devant l’incompréhensions la plus totale, réussit à nous faire entrevoir des éclairs de consolation, dans une pluie d’abstraction. La consolation dans l’extase, mais l’extase plus que la consolation. En voilà des œuvres qui marquent ! 

Ramy Benaferi

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