La présence de la littérature algérienne d’expression française dans notre culture est mal vue à cause de son étroite relation avec le colonisateur que nous désapprouvons tous. Mais est-ce réellement justifié ? Est-ce que ce français employé est réellement celui que nous pensons être ?

La Tradition des Secrets

Il en est des acteurs de l’ombre si malicieusement cachés que le dévoilement de leur implication dans le fait révélé au grand jour, engendre un bouleversement aussi strident que le ferait le cumule de tous les blasphèmes imaginables. Ce tremblement qui semble heurter de plein fouet non seulement notre croyance en ce fait particulier, mais également nos plus profondes fondations, met l’ensemble de notre esprit à rude épreuve. L’effet dramatique est dû à cette habitude du secret, qui continue toujours d’envelopper les gestes de la société. Certes la tradition se délie, mais elle reste toujours présente, au point où comme nous le verrons au cours de cet article, elle se retrouve devenir une caractéristique de la littérature algérienne d’expression française. Exprès alors, sera la révélation retardée des acteurs de cette dernière.

« Mon Obsédante Langue Fantôme Vivante » 

Actrice de l’ombre donc, ou comme arrive si bien à le formuler Malek Alloula dans son recueil de nouvelles Le Cri de Tarzan, La Nuit, Dans un Village Oranais, et ce malgré la difficulté face à laquelle l’on se trouve confrontés en tentant de formuler ce presque informulable : « Mon obsédante langue fantôme vivante ».

Se dévoilent les traits de l’actrice que je souhaite introduire. Réticente, mais largement présente, non sur la scène brûlée par l’intensité des projecteurs, mais dans les interstices enivrés de ténèbres qui jointent les planches du parquet que foule la star d’opéra. Cette actrice de l’ombre est loin de revêtir les robes de l’explicite, et se contente des modestes capes de ceux qui se savent au pouvoir, mais qui ne voient pas l’utilité de le crier sur tous les toits. 

Une Dynamique de Façade à Ossature

Elle, avant de dévoiler son nom, car ce sera la seule et unique chose que nous obtiendrons d’elle, doit faire un dernier aveu. Un qui, j’imagine la délecte. Car oui, ce jeu d’ombre et de lumière est né d’une certaine querelle qui prend naissance en 1830. C’est à partir de cette date que sa présence se voit menacée par une de ses congénères, qui au fil du temps, des attaques et des reproches, a fini par prévaloir sur la scène. La nouvelle, qui croit que le fait de dominer la scène, fait d’elle celle qui maîtrise le pouvoir de la genèse, et de l’émotion que le public absorbe, ne se doute pas que ce n’est pas le décor superficiel qui le crée, mais qu’il émane en réalité de celle camouflée de tous.

Ces métaphores expliquent la dynamique qui lie les deux langues, ou plutôt les deux entités linguistiques. Car d’une part nous avons notre mystérieuse qui se dévoile enfin sous la forme non pas d’une seule langue, mais de plusieurs, étant l’ensemble des langues et dialectes algériens parlés, et d’autre part nous avons celle qu’a introduite la colonisation française.

L’une est en façade, et s’exprime dans le faste et l’opulence du décor, alors que l’autre est ensevelie à l’ombre de ces moulures de plâtre, faisant office de structure à l’ensemble de l’édifice que forme le travail concerté de ces deux langues. 

Une Langue Rationnelle et une Langue Émotionnelle pour une même Littérature 

Bien évidemment ce travail de collaboration existe chez tous les auteurs de la littérature algérienne d’expression française. Cela n’ayant pas de rapport avec leur maîtrise de la langue française qui est généralement sans reproche, je crois au pouvoir des langues et dialectes algériens, qui se cachent à l’ombre des lignes que tisse la littérature.

Néanmoins il faudra dissocier deux forces génératrices face auxquelles nous feront l’analogie avec les deux entités linguistiques. Une première qui est rationnelle, a pour porte-parole la langue française apprise à l’école et bien plus tard étudiée en profondeur. Par le fait qu’elle soit acquise dans le monde, hors du cocon familial fait qu’elle devient pour le littérateur un “outil d’écriture”, et qui dit outil dit objet régulateur et ordonnateur suivant des règles rationnelles, manipulé pour obéir à une plus grande idée. 

La seconde force génératrice est émotionnelle. Cette force n’est pas acquise de la même manière que la précédente. Elle est en partie innée, et complétée durant les premières années de l’enfance, dans son foyer initial. Elle a pour porte-parole les langues et dialectes algériens. Elle est pour beaucoup, le fond des livres, et l’essence abstrait qui façonne l’écriture à son propre insu. 

Pourquoi ? Eh bien car avant de transmettre de belles phrases joliment construites pour le simple plaisir de nos yeux, nous tenons à partager des émotions, des passions, et toutes ces boules abstraites que renferme le cœur enfiévré.

Ces impétuosités justement, naissent dans la langue maternelle algérienne, et malgré leur déguisement français, elles n’en restent pas moins présentes sous l’étendard de la langue qui les a vues naître. Cette nuance déterminante n’est que pour ceux qui daignent voir le fantôme des origines planer sur cette encre à consonance française.

Et l’on comprend mieux maintenant l’« obsédante langue fantôme vivante ». Elle est à la fois fantôme n’étant présente qu’à de rares moments sous forme de mots introduits sous la protection des guillemets (généralement pour exprimer un élément majeur et qui fait grandement appel à l’affectivité de l’auteur), mais également vivante car sans elle toute l’œuvre ne serait que mots vides et fades, désertés de toute cette chaleur algérienne qui les rend vivants.

Pour en revenir aux mots entre guillemets, il est presque une règle de retrouver ces incursions qui témoignent de la porosité de la langue française apparue avec le temps, ce genre de style étant généralement adopté par l’écrivain après un certain temps vécu dans le monde des lettres. Quand la façade s’effrite, l’on voit des bouts d’ossatures, et l’authenticité émotionnelle se dévoile à travers ces épars mots fidèles à la forme de celle qui les a créés.

Pour donner un exemple concret, Assia Djebar, dit dans un extrait d’interview qui date de 1990 : « J’avais une intuition au départ, et en fait de découvrir que la langue française me servait à penser, à vivre, d’une certaine façon à être dehors. Mais un jour je découvre qu’en fait je n’arrive pas à dire des mots d’amour dans cette langue, comme si en réalité toute la communication sentimentale et affective, intime, retourne à la langue de l’enfance, et dans mon cas particulier à la langue de la mère, et qu’en même temps il y a par rapport à l’arabe, il y a une nostalgie du vocabulaire amoureux… » Tout en confirmant la rationalité du français et son statut d’outil, elle conforte sa position en expliquant que dire les mots sensibles, ces auteurs ne le disent qu’en la langue maternelle qui modèle tout l’univers émotionnel et affectif. L’on pourrait exagérer et dire que le reste (l’élégant français) n’est que fanfare pour les quelques bribes écrites en langue maternelle algérienne.

La Littérature Algérienne d’Expression Française : Un pont vers une littérature plus algérienne ?

« Une obsédante langue fantôme vivante » présente dans toutes les courbes lettres de la littérature algérienne d’expression française, et qui nous prouve subtilement l’attachement de ces littérateurs à leur langue maternelle malgré leur désir (mû parfois par une certaine incapacité avouée) de l’exprimer implicitement par d’infinis détours et mille indices cachés. Ainsi, écrire la langue maternelle par le biais de la langue française, jusqu’à ce qu’elle (la langue maternelle) prenne son envol et se matérialise en celle que nous quêtons tous intérieurement : la langue algérienne. Annoncée par des avant-gardes tel que Jean Sénac, elle serait l’âme d’une littérature plus authentique, et émancipée de tout atavisme culturelle imposé par l’histoire. 

Ramy BENAFERI

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