On  n’est jamais à l’abri de la tyrannie, des  jugements hâtifs. Du moment, qu’on est jugé à travers son look, ses idées, son physique mais aussi par son accent.  Par conséquent, une autre discrimination fait surface et s’ajoute à l’infinie liste des discriminations, à savoir la discrimination linguistique, un  phénomène connu  et désigné  aujourd’hui sous le nom de la glottophobie. C’est à Philippe Blanchet, linguiste français et spécialiste de la diversité linguistique et culturelle dans le monde francophone, que revient l’origine de ce concept, ainsi que la remise en question d’un phénomène dangereux, qui a, depuis longtemps, était associé à quelque chose de banal. 

Par la suite, des linguistes ne cessent de dénoncer ce phénomène abject  constituant une entrave  à l’épanouissement personnel quant aux gens qui en subissent l’effet. Des députés, en France et dans plusieurs pays, militent et essayent d’instaurer  une loi  sanctionnant, spécialement, la discrimination linguistique. En Algérie, ce type de discriminations semble souvent méconnu, parfois ambivalent, fortement  nuancé. 

La glottophobie 

La Glottophobie, une réalité aussi amère que violente, au service de la haine et  perpétuellement en extension. Le terme « glottophobie »  est défini par Philippe Blanchet comme « le mépris, la haine, l’agression, le rejet, l’exclusion, de personnes, discrimination négative effectivement ou prétendument fondés sur le fait de considérer incorrectes, inférieures, mauvaises certaines formes linguistiques (perçues comme des langues, des dialectes ou des usages de langues) usitées par ces personnes, en général en focalisant sur les formes linguistiques (et sans toujours avoir pleinement conscience de l’ampleur des effets produits sur les personnes) ». 

Concrètement, Ce racisme anti-accent s’enclenche souvent par la mise en discours d’un cliché, stéréotype péjoratif, ou apporter une sévère critique sur  un accent, une langue différente, basculant, s’il y a riposte, par la suite  vers des violences verbales ou même physiques. L’importance du phénomène varie d’une situation à une autre, de moins grave quand cela se produit dans une ambiance humoristique et conviviale entre amis, de plus grave quand il s’agit par exemple d’exclusion, de rejet, d’ignominie,  d’un acte méprisant à cause d’un accent différent. 

Le contexte linguistique algérien

Citadin/Rural 

Les informations qui se colportent attestent l’énonciation d’expressions intimidantes comme « vous les ruraux vous parlez fort», «les arrivistes».

Un villageois nous raconte que lorsqu’il se retrouve à Alger, on n’hésite point à lui rappeler ses origines, à cause de son accent en l’appelant « miss thamourth » disait-il.  Qui veut dire littéralement «fils du village».

Eh oui, nous sommes en 2020, à l’ère numérique et de la mondialisation, les citadins trimbalent  toujours des clichés péjoratifs, moqueurs sur l’accent des ruraux. Et quelque soit la position géographique,  la dichotomie, archaïque et farfelue, citadin/rural semble-t-elle, toujours d’actualité. Alors que, de nos jours l’espace  urbain est  intrinsèquement lié à l’espace rural, dans la mesure où ce dernier évolue fortement, s’urbanise de plus en plus avec l’introduction des nouvelles technologies générant un contact virtuel dans les réseaux sociaux, et du décor architectural urbain dans l’espace rural. A l’inverse, la dynamique rurale dans l’espace urbain se manifeste de façon langagière, par voie d’exode rural, engendrant un contact discursif  aboutissant parfois à des tensions, animées par les idées reçues sur les accents ou l’utilisation d’expressions distinctes.  L’écart fulgurant réside dans le langage, la façon de prononcer. 

Accents régionaux 

Dans une situation comme celle de l’Algérie; où la diversité linguistique et culturelle est assez prononcée ; on peut constater l’usage quotidien de plusieurs langues, l’arabe, tamazight (et ses  variétés), le dialecte algérien et le français. 

Deux réalités linguistiques attirent inéluctablement l’intérêt lorsqu’on évoque la question linguistique en Algérie :  

Primo,  populaire, fortement parlée est la  langue algérienne, appelée « arabe dialectal » ou encore «dziriya». De cette langue (dialecte) découle une  profusion  d’accents régionaux : l’accent de l’Est, du centre, de l’Ouest, et du Sud. Le dialecte algérien est, certes, un élément unificateur, Or il n’est jamais convenable de nier qu’il existe, dans certaines situations, des sentiments ayant trait  à l’insécurité linguistique  (parce qu’on gomme son accent en adoptant un autre perçu comme normé) et des comportements  glottophobes.  Une jeune fille de Guelma nous confie : « quand je parlais avec mon accent on ne me comprenait pas très bien. Au premier abord, on me prenait pour une tunisienne, et quand je leur dis que je suis de, Guelma ils ne savent pas très bien où se situe ma ville, c’est ce qu’ils prétendent. Quand je m’introduis dans les magasins d’Alger, les vendeurs ne me prennent pas en charge, alors que quand d’autres algéroises passent, elles sont prises en charge comme il se doit,  c’est pourquoi je parle maintenant en français dans des situations pareilles» 

Secundo, telle est l’autre réalité linguistique, en ce qui concerne les  variantes de la langue tamazight : nous trouvons le kabyle dans la région de Kabylie; le  chenoui parlé précisément dans le Dahra, allant de Fouka à Ténès ; le chaoui dans les Aurès ; le mozabite dans la vallée du Mzab dont la ville principale est Ghardaïa ; et le targui au Sahara Central. Notre choix en matière d’exemples concernant la diversité des accents se  penche vers le kabyle  comme dialecte de tamazight. En effet, la frontière qu’il y a entre les différents accents est bel et bien une large rivière: Le kabyle parlé  en « Petite Kabylie » dont la ville principale est Bejaïa, est fort différent de celui parlé en  « Grande Kabylie » ayant pour chef-lieu Tizi Ouzou, les différences sont d’ordre  prosodique et  lexical. Et au sein de ces mêmes  vastes régions nous constatons des accents qui varient  d’une ville à une autre, d’un village à un autre. 

Une personne kabyle de Tizi Ouzou nous affirme qu’elle a été sujette, à maintes fois, à des reproches comme  «    Ah t’es kabyle, mais t’as pas d’accent! Tu vis à Alger ou en France? »     

Francophones, enclins à la glottophobie ?

Toujours présente même après l’indépendance, en société comme dans plusieurs domaines, la langue de Molière a sa place et ses locuteurs ; associée au « prestige et au savoir ». Par conséquent, l’exigence monte d’un cran, il n’est pas rare de constater des remarques du genre «Mais tu as fait une faute !», des critiques comme « on ne le prononce pas comme ça ! Mais comme ça…». Les locuteurs parlant français tombent souvent dans les filets de la glottophobie. De surcroît, le locuteur francophone est, en général, conscient de sa vulnérabilité face à la discrimination linguistique, comme le souligne ce bref témoignage d’une jeune fille bougiote:« très jeune, j’ai décidé de ne pas parler en français en public. Je lisais beaucoup en français donc j’étais déjà trop intello aux yeux de mes camarades et même de ma grande famille. Il était pour moi hors de question de parler, en plus, en français car le peu de fois ou j’emploie une phrase en entier on se moque de moi : «  tu te la joues  à la française»,  « tu es intello, ta place est en France ». Du coup, bien que j écrive bien et je comprends bien j’avais jusqu’à très récemment d’énormes difficultés à m’exprimer en français.»

En somme, tout le monde a un accent, le convenable est de l’accepter, la diversité est notre identité, car l’Algérie est riche dans sa géographie, ses coutumes et traditions,  et gorgée de cultures et langues. Préserver cette richesse est le combat  qui doit être prôné par tout Algérien chaque aube, chaque jour pour hisser le respect et la tolérance, car être Algérien, c’est d’abord respecter son concitoyen. Si  la différence réside dans le langage, la similitude qui lie les Algériens réside dans l’histoire et l’algérianité.   

Pour plus de détails, il est préconisé de consulter le livre de Philippe Blanchet « Discriminations : combattre la glottophobie », ou encore « j’ai un accent, et alors ? » écrit par Jean-Michel Aphatie et ichel Feltin-Palas.

Samy Loucheni

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