Lorsque je suis obligé de prendre un taxi, je fais toujours face à deux angoisses : celle de tomber sur un chauffeur qui ne parle pas, j’ai alors l’impression de payer quelqu’un pour me kidnapper de mon propre gré, la deuxième c’est de tomber sur un chauffeur qui parle de politique, de religion ou formule une quelconque pensée sur notre société.

En fait je me rends compte que pendant que les gens ont peur des araignées ou des hauteurs … moi j’ai juste peur de prendre un taxi.

Pendant notre trajet et après s’être plaint de la circulation, des automobilistes qui ne respectent pas le code de la route et de cette crise sanitaire dont la fin ne semble pas vouloir pointer le nez, un sujet que j’aurai voulu éviter se retrouva sur le tapis.

Je vous introduis le contexte : arrivés à un passage pour piétons, deux jeunes filles qui sortaient de l’université traversent la route, l’une d’entre elles portait une burqa noire, l’autre était vêtue d’une robe à fleurs et ses cheveux se mouvait au rythme du vent automnal.

Rien d’anodin dans ce tableau, si ce n’est le fait que le chauffeur se rua sur l’occasion pour m’expliquer les différentes places qu’occupent les deux femmes au sein de la société, je vous laisse deviner laquelle était à ses yeux la plus respectable.

Jusqu’ici tout va bien, enfin par rapport à la suite de l’histoire, le mode de pensée est certes archaïques, moyenâgeux, et profondément machiste, mais face à une bonne partie de la société qui partagent la même conviction, on finit par prendre l’habitude, néanmoins un arrière-goût amère en bouche, laissé par un désœuvrement face une réalité pénible de ce que les hommes algériens pensent devoir être une femme en Algérie.

Le pire arriva dans les mètres suivants, le chauffeur ne s’arrêta pas là et fit désormais un parallèle entre les deux tenues différentes et l’histoire de viol et de féminicide de la jeune Chaima.

À ce moment-là, mon sang ne fit qu’un tours et un profond énervement se logea en moi.

Face à lui qui déblatérait ses sottises, sa haine, sa frustration, ce qu’il pensait avoir compris de la religion, ce qu’il pensait être des valeurs humanistes islamiques supérieures aux valeurs suivis en occident, ce qu’il pensait de la façon dont la justice devait être faite, son désir non assouvi de contrôle du corps de chaque femme qu’il croise ; moi, j’étais resté assis là, silencieux, fixant la route et triturant la poignée de la voiture pour éviter de dire quelque chose qui aboutira à un débat qui n’aura comme seule et unique issue, la conclusion que j’étais un ديوث et que j’osais concurrencer avec les lois divines, dieu étant à ses yeux à l’image de la cruauté humaine qu’il incarnait.

Le soir même, après avoir partagé quelques publications en soutien à Chaima, ou des appels à une prise de conscience générale face aux feminicides se multipliant sous un silence effroyable d’une société, recluse sur elle-même, enfoui sous ses non-dits.

Et à l’heure du coucher, au lieu du sommeil, une profonde culpabilité s’empara de moi.

Étais-je au final tout aussi cruel que ce dit chauffeur ? La lâcheté de mon silence m’écœura, l’implication que je témoignais sur les réseaux était certes sincère, mais sans risque pris. Mon soutien virtuel n’apportait pas grand-chose. 

Après être descendu du taxi, sans aucune confrontation d’idées, ma vie repris son court, celle du chauffeur aussi, lui avait quand même exprimé ses convictions, moi non. 

J’ai alors marché sans regarder derrière moi par méfiance, sans être obligé de mettre mes écouteurs pour ignorer toutes les atrocités qu’on déverse sur moi, pendant qu’à peut-être 100 ou 200 m devant moi, une fille se voyait être une proie pour un énième assoiffé, une femme au foyer se voyait engloutie sous les coups d’un mari violent.

J’ai cherché dans mon journal d’appel le numéro du chauffeur, je lui ai envoyé un message lui disant que chaque femme avait le droit de porter ce qu’elle voulait et que le diable se logeait dans ses yeux et dans son esprit, non pas dans son corps à elle.

La réponse fut quasi immédiate : ديوث

J’ai tourné en rond en me promettant de ne plus jamais me taire dans ce genre de situations, où je ne devais pas avoir honte ou peur d’être différent, j’ai fixé l’horizon, le brouillard semblait toujours aussi épais.

J’ai surtout prié pour que Chaima repose en paix, que sa mère puisse endurer cette peine qu’aucun de nous ne peut concevoir et qu’un jour viendra où ce genres de drames ne se produiront plus.

Mehdi Amar.

Photo: L5yel

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