J’ai fait un rêve dans lequel, sous un ciel bleu je me baignais dans le petit port au pied de la Casbah, au son de petites vagues qui caressaient ma peau dans le paysage d’un golf magnifiquement dessiné par les montagnes des Babors derrière moi, dégringolait une cascade de maisons blanches et le doux parfum des orangers. Je fus prise d’un songe où je vis soudain arriver le chantier naval.

Une rampe se dressa, puis une deuxième ; le petit port romain se déploya alors jusqu’au Cap, visible depuis les tours de la Casbah. Une légende urbaine chuchota alors à mes oreilles d’enfant les exploits des héros d’antan, mes parents m’avaient un jour parlé de ces grottes et passages souterrains reliant toute l’ancienne ville. Leur souvenir me revint en observant les pierres de ces grottes mégalithiques qui témoignent encore des marques de milliers d’années d’histoire. Me rappelant ces mythes, je cherchai autour de moi, et j’aperçu une cavité au pied de la Casbah, je l’emprunte, arpente ses entrailles, et arrivée au sommet la lumière du jour m’aveugla un moment. Clignant des yeux, je recouvrai la vue et sortis admirer le paysage magnifique d’une chaîne montagneuse couronnée de neige aux reflets bleuâtres. Sur l’une des tours de la citadelle, je sentis la brise marine dans mes cheveux et sur mon visage. Une brise qui a traversé les époques pour venir apporter les secrets d’un autre temps. À l’entrée, je vis une petite maison à patio à une seule arcade, la perspective cadrée par l’arc brisé depuis la porte donne sur un puits, probablement d’époque Française. À l’étage, le système de galeries nous mène à un bastion au-dessus de la porte d’entrée de la citadelle, parcourant une passerelle avec une ouverture sur les bateaux du port. C’était la demeure des pigeons il y a quelques années, un paradis pour les plantes grimpantes et souvent un lieu de débauche. Aujourd’hui, des artisans s’emparent de cette maison « andalouse » la parant des couleurs de leurs œuvres, donnant libre cours à leurs cultures méditerranéennes et africaines. Une fois mes yeux bien ouverts, je vis défiler les vies au sein de cette citadelle.

On dit que c’était le lieu par excellence du savoir et de la connaissance à l’époque des Hammadites que l’on situe vers le XI ème siècle, même les femmes y allaient pour étudier. Je ne puis me retenir de me réjouir à l’idée même que la femme bougiotte, il y a de cela mille ans était aussi émancipée et ouverte sur la question des sciences. Le monde des rêves me submergea à nouveau avec le buste dressé devant la porte, qui esquissa un mouvement, se transforma en homme, – celui que l’on considère comme étant le premier sociologue de l’histoire « Ibn Khaldoun »- quitta son socle et me fit signe de le suivre. À travers quelques petites marches menant à un belvédère, s’ouvrant sur un large paysage de champs et au centre du quel trônait majestueusement un arbre aux racines aériennes, je parcourus ce chemin jusqu’à arriver devant une grande porte en bois sculpté donnant accès à une grande pièce. En pénétrant dans la pièce en question, j’aperçus des lumières colorées en reflets sur les murs chaulés de la mosquée, trois coupoles au-dessus de ma tête, une Sedda, à ma gauche et de belles colonnes en tuf flanquées d’un côté comme de l’autre du mihrab.

Zahir, un vieux fidèle du patrimoine bougiotte me salua de la main, pendant qu’il expliquait à des touristes l’histoire du lieu à travers des panneaux et des maquettes d’interprétation … Ma virée continua, cette fois-ci accompagnée d’un groupe de jeunes amoureux du patrimoine algérien, leur expliquant combien la mémoire d’un lieu ainsi que les fêtes et festivals culturels étaient importants dans l’éducation et la réhabilitation sociale. Je rêvais alors à une citadelle remplie de citoyens, d’enfants venus regarder un film en plein air dans ce petit cinéma improvisé, et des jeunes çà et là interprétant des chants andalous de Cheikh Sadek El Béjaoui.

L’alarme du réveil sonna, ma journée débuta avec une tasse de café et un livre en poche. Cette fois-ci, perdue dans d’autres songes et au détour de l’une des ruelles tortueuses de la Casbah, je fis la rencontre d’un voyageur « Léon l’Africain ». Il me fit la visite, me conta son voyage à Bougie, ses escapades et combien cette ville l’avait marqué. Ensemble, nous montions sur les chemins de ronde, ceux qui se trouvent du côté nord de la citadelle avec une vue imprenable sur les montagnes des Bibans, Gouraya ainsi que ce beau lycée doté d’une architecture éclectique du nom d’un érudit : « Ibn Sina ». La broussaille et les herbes nous empêchaient de voir où l’on mettait les pieds, et difficilement nous avons pu descendre et rejoindre la poudrière. La grande salle de forme cylindrique surmontée d’une immense coupole est construite en brique rouge servant de stock à la salle d’arme qui se trouve juste en dessous. Au centre de la salle, un phénomène se produit, l’acoustique est tellement forte que cela en devient drôle, nous en avons ri comme à l’accoutumé. Mon aventure continua, toujours avec un œil passionné et parfois déraisonnable. Je descendis ces petits chemins pavés pour rejoindre les bastions plus au sud de la citadelle. Sur ma route, quelques petites bâtisses semblables à des maisons avec une charpente en bois recouverte de tuile rouge très connue dans la région. Une odeur de pain chaud flottait dans mon esprit, un air familier certainement dû aux fours « Campe dieu » s’y trouvant. Le vitrage les recouvrant reflétait les couleurs d’une africanité profonde, les émaux bleus, verts, rouges et jaunes d’une amazighité assurée, associés à de l’argent noir sont les principales composantes des bijoux exposés dans ces pièces et avec lesquels se parent les femmes de la région. Arpenter les ruelles de la casbah, ses allées et ses dédales revient à voyager dans le temps. En l’espace d’une journée, j’ai vu les siècles défiler, tantôt ordonnés, tantôt s’entremêlant faisant fièrement valoir leurs atouts, comme dans un concours de splendeur. Un concours où figurent les bâtisses comme témoins de leurs périodes. Des premières entités reconnaissables à leurs pierres lourdement encrées, offrant longévité et pérennité remontant à l’âge des premiers hommes ayant sillonné la région ; à celles finement taillées de l’époque des romains, cachet du haut raffinement d’antan, suivis des constructions en briques espagnoles au XVI ème siècle. Un concours où le grand vainqueur n’est autre que la personne qui visite les lieux à travers cette trame invisible qui relie ce tout magnifique, à savoir le temps. L’architecture comprise au sein de la forteresse et ses styles constructifs, faite de lourds murs imposants, de charpentes en bois, et d’autres plus voluptueux, comprenant des ouvertures arquées et des voûtes d’arêtes, autant de langues parlées par le bâti qui réussissent à communiquer harmonieusement entre elles me laissent sans voix. Cela me sied convenablement car je n’ai qu’à ouvrir les yeux, pour les entendre. Je pris mes quartiers, immobile dans une des allées, afin de reprendre haleine de ma longue marche, quand mes oreilles ouïrent parader, s’exprimant par une multitude de langues les gens ayant fait passage à la casbah depuis sa fondation vers 1154. Un brassage d’accoutrements composé de manteaux en drap rouge, uniforme des Janissaires, de pantalons bouffants, de Burnous, de Chachias et d’uniformes militaires français. Ah ! Si seulement les murs de l’enceinte pouvaient en dire plus, de ce lieu où tant d’événements se sont déroulés et où tant d’autres histoires peuvent être imaginées, à cet endroit même où je suis assise ; un véritable voyage dans le passé, mais aussi dans le futur. 

Il commence à se faire tard je reprends le chemin de la sortie. Au pied de l’immense porte en brique rouge posée sur des pierres de taille remontant probablement à l’occupation romaine, un emplacement idéal pour les retraités de guerre romains. La porte est surmontée d’un fronton en tuf, avec une tablette de marbre en son centre portant l’inscription de Charles Quint en latin lors de sa venue à Béjaia aux environs de 1510. Je me retrouve seule, tous les visiteurs déjà partis, la fermeture était imminente. Je pousse la porte en question avec quelques efforts, elle me résiste comme si elle voulait me garder à l’intérieur, refusant mon départ. Je pousse de toutes mes forces, la franchis, et tel un passage temporaire, je me retrouve à nouveau dans le monde d’aujourd’hui. Au seuil, s’entrepose devant moi des pièces monolithiques en pierres, découvertes pendant les fouilles, datant probablement de la période romaine. Décidément, la casbah n’a toujours pas dévoilé tous ses mystères.

Celya BENYAHIA
équipe rédaction Nomad.

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