Ecrivain engagé et résolument moderniste dans la forme, Kateb Yacine était à la fois le voltaire et le Joyce de ce Maghreb si riche en pensées et en créativité.

« Je suis né d’une mère folle très géniale. Elle était généreuse, simple, et des perles coulaient de ses lèvres. Je les ai recueillies sans savoir leur valeur. Après le massacre (8 mai 1945), je l’ai vue devenir folle. Elle, la source de tout. Elle se jetait dans le feu, partout où il y avait du feu. Ses jambes, ses bras, sa tête, n’étaient que brûlures. J’ai vécu ça, et je me suis lancé tout droit dans la folie d’un amour, impossible pour une cousine déjà marié. »

Poète rebelle, romancier, journaliste, dramaturge, l’homme était l’auteur d’une œuvre fulgurante et transgressive, considérée comme fondatrice des lettres modernes algériennes. Son nom reste associé à son roman Nedjma, un récit polyphonique et poétique, situé au carrefour de l’autobiographique et de l’imagination métaphorique. Dès sa parution en 1956, le livre s’est imposé comme une œuvre majeure et « fondamentale » des lettres francophones. Les écrits de Kateb Yacine ont été traduits en nombreuses langues. En France, il a reçu en 1987 le Grand prix national des Lettres et, en 2003, son œuvre théâtrale a été inscrite au répertoire de la Comédie-Française, mais dans son pays, l’écrivain reste relativement méconnu, voir ignoré par les jeunes générations.

Qui est Kateb Yacine?

De son vrai nom Mohammed Khellouti, Kateb Yacine (« Kateb » signifie écrivain en arabe) appartient à une famille de lettrés de la tribu Kabyle des Keblout du Nadhor, dans l’Est algérien. Son père était juriste et sa mère issue de la même tribu. Kateb Yacine est né le 6 Août 1929 mais plus vraisemblablement le 2 Août 1929 à Constantine. Le jeune Kateb entre en 1937 à l’école coranique de Sedrata, en 1938 à l’école française à Lafayette où sa famille s’est installée, puis en 1941, comme interne, au collège de Sétif. Kateb Yacine se trouve en classe de troisième quand éclatent les manifestations du 8 mai 1945. Trois jours plus tard, il est arrêté et détenu durant deux mois. Il est finalement libéré, mais apprendra à sa sortie de prison que quatorze membres de sa famille ont été abattus et que sa mère, le croyant mort, a sombré dans la folie.

Cette expérience est un tournant dans la vie du jeune Kateb. Selon ses propos dires, il s’est politisé en prison où il affirme avoir rencontré pour la première fois « les gens du peuple » .cette prise de conscience conduisit le jeune Kateb à se rapprocher des milieux nationalistes et militer avec toute son âme pour l’indépendance de l’Algérie, au sein du Parti populaire algérien de Messali Hadj, puis du Parti communiste.

Une œuvre protéiforme:

« Tout commence par la poésie », aimait dire Kateb Yacine. Et pourtant c’est son roman Nedjma, paru en 1956, qui constitue, de l’aveu des spécialistes, la pierre angulaire de son œuvre. L’écrivain travaille à ce roman depuis dix ans, tout en prononçant parallèlement sous l’égide de son parti, le PPA, des conférences politiques à Alger ou à Paris, notamment celle sur Abdelkader et l’indépendance algérienne prononcée en 1947 à la Salle des Sociétés savantes. Entre 1949 et 1951, Kateb Yacine est journaliste au quotidien Alger républicain, dans les pages duquel il publie ses reportages en Arabie saoudite et au Soudan.

Installé à Paris à partir de 1952, il s’emploie à donner forme aux œuvres dont il porte en lui l’ébauche depuis de nombreuses années. C’est le cas de Nedjma dont il avait publié en 1947 un poème-matrice sous le titre « Nedjma ou le poème ou le couteau ». En décembre 1952, un fragment du roman en préparation est publié dans la revue Esprit. Ce que la critique appelle « le cycle de Nedjma » s’étend aussi à la pièce de Kateb Yacine, Le Cadavre encerclé, sur l’épopée du soulèvement anticolonial. Cette pièce est créée à la scène parisienne par Jean-Marie Serreau à l’œil et à la barbe des autorités, particulièrement sensibles à l’époque à tout discours dissident sur la situation coloniale algérienne. Le roman Nedjma, qui paraît en 1956 aux Éditions du Seuil, reprend des personnages et des situations de la pièce et développe des fragments antérieurement publiés.

Nedjma, la sublime métaphore:

Sous la forme d’un récit éclaté, Nedjma entrecroise le destin de quatre jeunes hommes, Rachid, Lakhdar, Mourad et Mustapha, gravitant autour de la lumineuse Nedjma, le personnage qui donne son titre au roman. Belle et inaccessible, fille métisse née de l’union d’un Arabe et d’une franco-juive, Nedjma apparaît comme la métaphore d’une Algérie multiple, résistant à ses envahisseurs à travers les âges, mais qui n’a pas droit à la parole. La question de l’identité doublée d’une quête amoureuse, l’impossible réconciliation à la terre natale régie encore par le patriarcat et le sens de l’honneur d’un autre âge, la trahison des ancêtres, sont les thèmes au cœur de ce roman multidimensionnel et allégorique.

Accueilli favorablement par la critique malgré son écriture fragmentaire, Nedjma tout comme Le Polygone étoilé, paru en 1966, après l’indépendance de l’Algérie, ne sont pas réductibles à la catégorie de la fiction classique. À cause de leur forme éclatée et fragmentaire, à l’image de l’éternelle errance de l’auteur contraint par la guerre à voyager, ces romans ont partie lié à la poésie et à ses procédés basés sur la répétition, la polysémie et la prolifération carnavalesque. Résolument modernistes, les récits de Kateb progressent en perturbant la chronologie romanesque et le principe de la description, à la manière d’un Joyce, d’un Faulkner ou les « nouveaux romanciers » qui étaient contemporains de l’Algérien en France.

Retour au pays natal:

Une nouvelle phase dans la carrière littéraire de l’illustre écrivain s’ouvre en 1971 lorsque, fatigué de sa vie d’errances depuis le début des années 1950, il retourne s’installer durablement en Algérie, dans le pays de ses ancêtres. Conscient des « tâches écrasantes de construction » qui attendent les intellectuels algériens dans leur patrie, il se lance dans le théâtre militant avec la troupe qu’il dirige avec bien des difficultés depuis son retour au pays. Abandonnant le français, il se tourne vers un théâtre politique en arabe parlé algérien, conçu comme une pédagogie de libération.

L’homme écrit lui-même une série de pièces exploitant tous les registres de la truculence populaire, à la fois satirique et naïve. Ses pièces les plus connues sont : Mohammed, prends ta valise (1971), La Voix des femmes (1972), La Guerre de 2000 ans (1973), Le Roi de l’Ouest (1972), Palestine trahie (1974). Dans ces pièces, l’auteur s’oppose frontalement aux nouveaux leaders politiques qui ont accédé au pouvoir après le départ des colonisateurs et qui continuent de spolier le peuple. Ce qui explique sans doute que les autorités avaient relégué sa troupe dans l’Ouest algérien.

L’abandon du français dans ces pièces populaires pose aussi la question du rapport des États indépendants avec la langue de leur colonisateur. Qualifiant le français comme un « butin de guerre », Kateb Yacine avait, au début de sa carrière, justifié son maintien dans son pays, sans pour autant oublier de rappeler le traumatisme que l’apprentissage du français avait représenté pour les hommes et femmes de sa génération, arrachés de leurs milieux pour être jetés en pâture dans la « gueule du loup ».

Le romancier en avait fait la conclusion de son récit autobiographique émouvant Le Polygone étoilé :

 « Ma mère était trop fine pour ne pas s’émouvoir de l’infidélité qui lui fut ainsi faite, et je la vois encore, toute froissée, m’arrachant à mes livres – tu vas tomber malade – puis un soir, d’une voix candide, non sans tristesse, me disant : « Puisque je ne dois plus te distraire de ton autre monde, apprends-moi donc la langue française » (…) Jamais je n’ai cessé, même aux jours de succès près de l’institutrice, de ressentir au fond de moi cette seconde rupture du lien ombilical, cet exil intérieur qui ne rapprochait plus l’écolier de sa mère que pour l’arracher, chaque fois un peu plus, au murmure du sang, aux frémissements réprobateurs d’une langue bannie, secrètement d’un même accord aussitôt brisé que conclu… Ainsi avais-je perdu tout à la fois ma mère et son langage, les seuls trésors inaliénables – et pourtant aliénés. »

Kateb l’éternel:

Émouvant Kateb Yacine qui sut demeurer poète et perturbateur, deux rôles qu’il chérissait tant.Le 29 octobre 1989, Kateb Yacine s’éteint à Grenoble, atteint d’une leucémie.Sa dépouille est rapatriée en Algérie où il est enterré au cimetière des martyres d’El Alia à Alger. Le théâtre régional est fier de porter le nom de cette étincelle qui s’est éteint il y a 18 ans, il le gardera vivant de génération en génération pour que personne n’oublie Kateb Yacine.

SONIA.HA 

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