La crise du covid -19 a amplifié un phénomène déjà omniprésent dans les médias et sur les réseaux sociaux : les intox ou fausses informations et les débats qui en découlent ; ces derniers sont souvent parsemés d’arguments fallacieux, leur donnant un aspect crédible et véridique. Pour ne plus se laisser prendre au piège des complotistes et autres amateurs de sensationnel, voici quelques astuces pour repérer les arguments en carton et développer son esprit critique.

Commençons par un cours d’histoire….

Le sophisme [et non pas le soufisme !] est un procédé d’argumentation à l’apparence vraie, logique et même évidente, mais qui n’est en réalité pas valide. Ce terme nous vient de la Grèce antique. En effet, à l’époque où l’art oratoire a commencé à se répandre avec l’avènement historique de la démocratie, les sophistes avaient comme mission de manipuler l’opinion et faire adhérer un maximum de gens à une cause ou politique en usant de logique fallacieuse. Socrate et Platon y étaient farouchement opposés et ont œuvré à démasquer leurs raisonnements trompeurs en posant les rudiments de la logique.

Les arguments fallacieux :

La rhétorique fallacieuse est retrouvée partout : dans les études scientifiques douteuses et les fake news, dans les théories de complot, lors de débats entre amis, dans les discours politiques, et dans la section commentaires de votre page Facebook préférée. Voici les arguments les plus communément rencontrés :

L’appel à Galilée :

Comme Galilée fut ridiculisé et calomnié en son temps, pour ses idées qui ont été par la suite prouvées, on prétend qu’une théorie marginale moquée ou réfutée par la science sera un jour confirmée. Cet argument a un double avantage, d’un côté il permet de ne pas donner plus de preuves pour appuyer sa thèse et de l’autre à ridiculiser l’interlocuteur et l’accuser d’étroitesse d’esprit et de conservatisme vu qu’il n’accepte pas ces idées « novatrices ».

Exemple :

« Vous vous moquez du professeur Raoult et son traitement? On s’est aussi moqué de Galilée et on connait tous la fin de l’histoire ! ».

L’appel à l’ignorance :

Un faux raisonnement qui consiste à affirmer qu’une théorie ou une croyance est vraie simplement parce qu’elle n’a pas été démontrée fausse jusqu’ici ou que l’interlocuteur n’a pas de preuves immédiates à avancer.

Exemple : « Non, mais prouve-moi qu’Israël ne nous envoie pas le SIDA dans des pastèques ? Tu vois tu n’as aucune preuve donc c’est vrai ».

Aucun vrai écossais :

Quand dans un débat on réfute une généralisation avec un contre-exemple, l’interlocuteur riposte immédiatement en disant que cet exemple n’appartient pas vraiment à la catégorie qu’on cherche à généraliser. Un argument fréquemment rencontré dans les débats religieux ou chaque personne qui ne pense pas pareille est taxée de « pas un vrai musulman/chrétien/ou autre».

Exemple :

«Je suis pour l’interdiction de la polygamie »

« Donc tu n’es pas un vrai musulman, aucun vrai musulman ne voudra interdire quelque chose qui se trouve dans le Coran ! ».

La pente glissante :

Argument très apprécié des ennemis de la liberté, il consiste à présager une cascade d’événements catastrophiques et exagérés comme conséquences d’une thèse, un événement ou une proposition de loi.

Exemple :

« Si on accepte d’abroger le code de la famille, on arrivera à la laïcité et si on arrive à la laïcité on devra autoriser la fornication en public et le mariage gay et ça sera la fin de l’Islam en Algérie ».

L’épouvantail :

Un argument qui consiste à caricaturer ou formuler l’avis de l’interlocuteur de façon erronée pour l’attaquer plus facilement par la suite. Attribuer un avis exagéré et trop généralisé à l’interlocuteur rend son argument plus faible et plus attaquable.

Exemple :

« L’armée ne doit pas s’ingérer dans les affaires politiques du pays et prendre des décisions relevant du civil. »

« Donc vous êtes contre la patrie ? »

Le faux dilemme :

Présenter deux solutions comme les seules et uniques envisageables pour un problème alors qu’il en existe plusieurs. Argument particulièrement cher aux politiciens qui l’utilisent à toutes les sauces.

Exemple :

« Soit vous êtes avec le pouvoir soit vous êtes avec la main étrangère ! »

« Soit vous acceptez de vivre dans la misère et l’injustice soit vous allez vivre la même chose qu’en Syrie ! ».

L’argument d’autorité :

Aussi appelé Ipse dixit : “Lui-même l’a dit”.  Il consiste à accorder de la valeur à un contenu simplement parce que quelqu’un de connu ou influent l’a dit, même si la question ne relève pas de son domaine de compétence ou d’expertise. La notoriété n’est pas une barrière contre la bêtise et même un expert peut être induit en erreur.

Exemple : 

« Le covid -19 sort d’un laboratoire chinois c’est un prix Nobel de médecine qui l’a dit ».

« Le Coronavirus est une invention des capitalistes pour nous vendre des vaccins chers et remplir leur compte en banque, c’est Cardi B qui l’a affirmé dans ses stories ».

Post hoc ergo propter hoc :

“À la suite de cela, il y a cela”

Affirmer que deux événements qui se sont succédés dans le temps sont forcément liés et l’un est la conséquence de l’autre, sans preuve. Beaucoup de croyances et idées reçues sont nées de ce raisonnement.

Exemple :

« Hier ils ont fait la prière de I’istisqâ et aujourd’hui il a plu, ça marche vraiment ! ».

« À chaque fois je me dis j’ai trouvé l’homme qu’il me faut ça tombe à l’eau ; je suis forcément maudite. ».

« Au moment même où les marches ont commencé à reprendre comme avant, le covid est apparu, conclusion ? C’est un complot du gouvernement pour déjouer le mouvement populaire. ».

L’argument de l’exotisme :

Affirmer qu’un remède ou aliment est bon pour la santé en évoquant son utilisation dans une contrée lointaine depuis des siècles. À cet argument se rejoignent ceux de l’appel à la nature [tout ce qui est naturel est bon] et l’appel à la tradition [un remède de grand-mère est forcément efficace].

Exemple :

« Jette toutes ces crèmes et mets des escargots vivants sur ton visage pour te débarrasser de ton acné, c’est ce que font les mapuches, des amérindiens vivant au Chili et en Argentine depuis des siècles. »

« Pour réguler votre diabète de type 1, jetez vos seringues et votre insuline et buvez du jus d’oignon chaque matin, c’est naturel, pas cher et surtout efficace ! »

« J’ai lu qu’une personne qui était sous respiration artificielle des suites d’un grave cancer du poumon a miraculeusement guéri en quelques semaines en prenant de l’artemisia annua concentrée ».

Argumentum ad hominem

Un classique des commentaires Facebook qui consiste s’attaquer à la personne au lieu des idées qu’elle avance.

Exemple :

“T’es qui déjà toi pour parler du cinéma ? Ta photo de profil est un personnage de manga”.

“Tu mets un voile et tu viens nous parler de féminisme”.

Confusion entre causalité et corrélation :

Prétendre que deux événements qui sont corrélés [deux courbes juxtaposables par exemple] sont inévitablement liés, bien qu’en réalité aucune causalité ne les lie. On retrouve cette logique fallacieuse dans les articles putaclic (un contenu web destiné à attirer le maximum de cliques afin de générer des revenus publicitaires en ligne, au mépris de la vérité et du bien-fondé des informations) et les sites satiriques.

Exemple :

« Une étude scientifique a démontré qu’’il y’a un lien entre un postérieur proéminent et l’intelligence chez la femme ».

« Un groupe de chercheurs a trouvé un lien entre manger trop de Loubia et être bon aux dominos ».

Le Whataboutism :

«  Qu’en est il de ? »

Consiste à éviter de parler d’un problème en mentionnant un autre ou répondre à une accusation en proférant une accusation plus grave, fictive ou réelle. C’est une technique de rhétorique très répandue, permettant de se décharger d’une responsabilité ou faiblesse en désignant celle des autres.

Exemple :

 « —Le meurtre de George Floyd est inacceptable.

— Oui mais regardez ces blancs qui ont été lynchés par des gangs afro-américains. »

« —Les réfugiés sont maltraités et sont victimes de racisme chez nous.

— Oui mais vous avez vu comment les maghrébins sont traités en France ? »

La généralisation :

L’ennemi numéro 1 des débats constructifs, elle consiste à généraliser les caractéristiques d’un petit groupe ou d’un seul individu à un ensemble plus grand et hétéroclite.

Exemple :

« Cette chanson sortie récemment manque d’originalité et verse dans le commercial, de toute façon tout est commercial aujourd’hui on ne fait plus de la bonne musique. »

« J’ai entendu deux personnes dire qu’elles ne croient pas à l’existence du covid19, aucune personne n’y croit à l’évidence. »

Pour connaitre d’autres rhétoriques fallacieuses consultez le site information isbeautiful : https://informationisbeautiful.net/visualizations/rhetological-fallacies/

Recommandations de lecture pour en savoir plus :

L’Art d’avoir toujours raison [en allemand Die Kunst, Rechtzubehalten], Arthur Schopenhauer [à ne pas prendre au premier degré !]

John Stuart Mill,  Système de logique déductive et inductive. Exposé des principes de la preuve et des méthodes de recherche scientifique ». Pierre Mardaga, éditeur, Bruxelles, 1988. Livre 5. Les sophismes, page 294 à 413.

Samia Sad

1 COMMENTAIRE

  1. Merci beaucoup pour cet article que j’espère il aidera à détruire l’obscurantisme dans lequel nous vivons

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici