La crise linguistique en Algérie a toujours suscité la controverse et le débat dans l’espace public. Et fait l’objet d’analyse, que ce soit par des linguistes chevronnés ou jeunes chercheurs prometteurs. Dépourvue de statut précis, la langue algérienne est le plus souvent représentée comme fibre sensible de cette crise. Fréquemment réduite à un simple dialecte. Mais au-delà de cette perception prônée par certains, quid de son aspect linguistique (morphosyntaxique, lexical) ?  S’agit-t-il d’un simple outil de communication ? Ou est-elle un vecteur de culture artistique riche et adulée, et d’une histoire variée ? 

Une langue muable à travers les époques (histoire)

Depuis belles lurettes, la langue algérienne a toujours été au carrefour des cultures. Un brassage culturel, sans doute, produit par le biais de l’arrivée d’autres peuples étrangers guidés par des forces armées. C’est-à-dire des colonisations et des conquêtes. 

A priori, On peut évoquer l’ère antique marquée par la présence des Berbères (Gétules, Garamantes) au cours de laquelle se constatait la présence des comptoirs Phéniciens. Durant le moyen âge, le royaume de Numidie avait subi par la suite la venue des Romains, des Vandales et des Byzantins. En somme, la présence de la langue berbère demeure indéniable, et celles des envahisseurs toujours éphémère, mais laissent tout de même des traces.

Ensuite, au VIIème siècle, l’avènement de l’islam, l’un des événements les plus marquants de l’histoire du Maghreb en général, et celle de l’Algérie en particulier. Outre  l’islamisation, il y a eu aussi l’ancrage de la langue arabe. La résistance des Berbères s’avère, certes, rude, mais ont fini par se convertir à l’islam. Formant ainsi, de nos jours, une splendide symbiose entre les deux ethnies.

In fine, Il en ressort des considérations historiques précédentes que la langue arabe et la langue berbère sont les poutres de la « langue algérienne » contemporaine appelée notamment « Daridja ». Ceci s’explique par le fait incontournable, que son agencement syntaxique est régi en grande partie par l’arabe et partiellement par le berbère. De surcroît, elle est truffée, d’un point de vue lexical, de mots arabes et berbères.  

Hormis la syntaxe et le lexique arabo-berbère dominats que revêt « dziriya ». Il y a cependant un nombre infini de mots émanant de la langue turque. La conquête ottomane sous couvert de l’islam ayant fasciné beaucoup d’Algériens a éminemment imprégné le dialecte algérien, via le procédé linguistique « l’emprunt ».  D’inébranlables mots,  dont l’étymologie est turque, sont employés, au quotidien, par les Algériens. Quelques mots s’imposent pour témoigner de cet usage récurant : le mot turc « kazan » en dialecte algérien « qazan » signifiant « chaudron ». Le mot « tava » en algérien  « tawaya » signifiant « casserole ». Le mot  « kâǧıt », en dziriya « kāġǝṭ » qui a pour sens « papier ». Ou encore le célèbre mot algérien « bābūr », issu du turc « vapur » indiquant « navire ».

Considérée comme « un butin de guerre » de la colonisation, par Kateb Yacine, la langue française a ajouté un brin de beauté phonique à notre langue. Par ailleurs, cette dernière regorge de mots issus de la langue française. Tout comme le célèbre mot « intīk » venu du mot français « intact », « zūfri » de « ouvrier », « kazmāt » de « casemate », « silūn » de « cellule », « garrīta » de « guérite », « tīki » de « ticket »…

Les mots d’origine espagnole n’en manquent pas. On peut citer quelques-uns : le mot « rūnda » qui veut dire « jeux de carte », « mizirīya » du mot espagnol « meseria » signifiant «  misère », « kuvīrta » du mot espagnol « cubierta »  signifiant « couverture »…

La langue algérienne, est-elle promue ou, au contraire, marginalisée ?

La langue vivante « dziriya », perpétuellement foisonnante, n’est guère réduite par la sphère politique car la plupart des politiciens algériens ont toujours fait allocution en « daridja ». Ni même par les médias privés algériens dans la mesure où il existe des émissions et JT, ainsi que des spots publicitaires exclusivement en « dziriya ». Néanmoins ce qui est sidérant et troublant, c’est le fait que certains locuteurs participent à son anéantissement en la comparant à l’arabe classique, en la stéréotypant péjorativement de langue « charabia », ou avec des expressions toutes faites du genre « ce n’est qu’un dialecte ». Tombant inconsciemment dans « la haine de soi » : théorie de Frantz Fanon. Or cette catégorie qui refuse d’admettre son aspect linguistique, ignore que les langues les plus dominantes dans le monde à l’exemple de l’anglais, du français et de l’espagnol … ont, en premier lieu, été dialectes.

La langue algérienne, vectrice d’un art

Rien n’est plus révélateur de sa vivacité et sa prospérité que l’art qu’elle véhicule au fil des années. Quelques années avant l’indépendance du joug colonial, le cinéma algérien est né avec le film « Djazairouna » (Notre Algérie) , une production signée par le service cinéma G.P.R.A. Un film élaboré dans le but de partager à la communauté internationale, l’arsenal répressif que la France coloniale menait et tentait d’occulter. Le septième art s’est poursuivit en Algérie, après l’émancipation, tout en mettant en avant le dialecte Algérien. On peut mettre en relief quelques belles productions cinématographiques comme « l’opium et le bâton » d’Ahmed Rachedi, d’après Mouloud Mammeri ; « Délice Paloma » de Nadir Moknèche. Ou encore le chef-d’œuvre  « Carnaval fi Dachra » réalisé par Mohamed Oukassi.

Un torrent de genres musicaux existe en Algérie. Le Raï originaire de l’Ouest algérien, la musique Staifi de l’Est ; L’arabo-andalouse et le Chaâbi appréciés dans pratiquement tout le territoire du pays. Ou encore, la musique occidentale importée par la jeunesse algérienne comme le rap et le rock. Cette panoplie riche de musiques, rayonne en langue « dziriya », à l’exception de la grande musique berbère.

La poésie populaire algérienne connue sous le nom « Al Malhoun » s’est élaborée, elle aussi, via la langue algérienne. Parmi les thèmes les plus sollicités sont : L’amour et la beauté de la femme, le mysticisme, la politique, etc.

Hélas notre langue est affectée par une certaine confusion concernant sa dénomination : Ceux qui l’appellent « l’arabe algérien » contredisent son hétérogénéité et se fourvoient, pour la simple raison que l’arabe est une composante parmi d’autres. L’appellation «  Daridja » aussi pourrait s’avérer une dénomination trompeuse, trahissant toute sa grandeur. Quant à l’appellation « Dziriya » (langue algérienne) semble être plus rationnelle, car, authentique, elle ne représente qu’elle-même. Dziriya, de par sa richesse culturelle et son ancienneté historique, pourrait devenir une langue à part entière. Elle est le reflet de son continuum historique multiculturel.    

                                  Samy Loucheni

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