Réalisé par Lyes Salem et sorti en 2014, le film l’Oranais aura jouit d’un intérêt médiatique aussi grand qu’inattendu. La raison ? Contrairement aux autres longs métrages traitant de la guerre d’Algérie, l’Oranais lui propose une autre vision, une autre image des héros de la nation.

Origine de la polémique:

Les indignations fusèrent suite à l’appel d’un prédicateur algérien connu et habitué des plateaux de télévision. Selon lui, le peuple algérien devrait solliciter la justice, porter plainte et empêcher la parution de l’Oranais, car ce serait un film satanique qui porterait atteinte à la mémoire des Moudjahidines et viserait à ternir l’image de ses derniers en les mettant en scène dans le péché – à savoir, consommation d’alcool dans un bar ou un cabaret.

Par la suite, l’organisation nationale des enfants de chouhada se réunit et adresse une lettre au chef de l’état le priant d’user de ses prérogatives pour empêcher la parution du film.

Il est important de souligner que les personnages du film sont fictifs et par conséquent, ne portent pas atteinte à des défunts ou à un nom de famille, la plainte est donc porté à l’encontre d’une image proposée, à savoir ici la consommation d’alcool de la part des moudjahidines*.

Paradoxalement, après l’indépendance, ce fut principalement les moudjahidines qui reçurent des licences de vente d’alcool.

Entre vie privée et conservatisme:

Au-delà de cette sacralisation de l’image du Moudjahid – qui semble n’être sujette qu’à une seule et unique vision angélique et qu’il est interdit de contredire – la société algérienne semble encore avoir du mal à accepter l’autre image de l’Algérie, progressiste et brisant les tabous.

Six ans après cette polémique, et avec la diffusion du documentaire « Algérie mon amour »,   dans lequel un groupe de garçons et de filles témoignent de leur envie davantage de liberté, parlent librement de leur sexualité et boivent de l’alcool en face de la caméra, le même mal être semble toujours  régner.

Outre les reproches de s’être très peu attardé sur les revendications politiques et économiques du mouvement populaire, l’indignation face à ce documentaire se porta aussi sur les propos et les désirs de ce groupe de jeunes Algériens. Leur  vision de la liberté – jugée comme allant à l’encontre des préceptes islamiques et du conservatisme algérien – fut écartée d’un revers de main et se vit totalement délégitimée, voire presque infantilisée et réduite à des caprices de jeunes en quête d’identité.

« Etre libre ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres » – Nelson Mandela.  

La limite entre vie privée, liberté individuelle et conservatisme se doit d’être claire et large au lieu de floue et petite, mais cette idée semble loin d’être acquise en Algérie, où le conservatisme des uns est imposé aux autres. La société Algérienne semble vouloir brader sa liberté face à une liberté conditionnelle, régit et délimitée par un idéal religieux et identitaire parfois moyenâgeux. 

Il est clair qu’il est contreproductif de militer pour plus de liberté face à quelconque forme d’oppression en proposant en contrepartie une seule et unique version de la liberté, allant même jusqu’à oppresser celui qui jouira de la sienne autrement que nous.

Briser les tabous mettra-t-il l’identité Algérienne en danger ?

Face à l’absence d’une unique réponse à cette question, il serait intéressant de se pencher sur notre vision de l’identité algérienne ; identité qui est certes conservatiste, attachée à ses principes et ses traditions, mais qui est aussi composée de tabous, d’une série de non-dits et d’une pudeur parfois dangereuse car alimentant les frustrations.

Ce n’est donc pas les «  désirs progressistes »  de certains qui créent les tabous, mais ce sont ses tabous eux-mêmes qui, à part entière, constituent notre identité ; à contrario, ce sont ses désirs jugés comme progressistes qui veulent voir les effets néfastes des tabous atténués et qui œuvrent pour un plus large épanouissement, il est donc impératif de cesser de les diaboliser.

Il est intéressant de comparer ça au droit à l’avortement : l’interdire et le criminaliser ne l’éliminera pas mais fera exploser les avortements clandestins qui, effectuées dans des conditions sanitaires douteuses, mettent la vie des femmes en danger.

S’obstiner à ignorer nos tabous, ne les éliminera pas mais leur accordera une plus grande intensité, très souvent transformé en une énergie destructrice.

«  Ce doit être cela la maturité, sentir ses chaînes tout à coup et les accepter parce que fermer les yeux ne les abolit pas » – André Langevin.

Le fantasme de la société binaire:

Il est très courant et sur les réseaux sociaux particulièrement, de voir des individus réagir face aux événements selon un système de pensée binaire : ce qui est halal et ce qu’il ne l’est pas. D’ailleurs l’acceptation ou le refus de l’image de la société algérienne, présentée dans une œuvre cinématographique quelconque, passe aussi par ce processus. 

En période estivale particulièrement, les femmes se voient être des cibles de choix par ce mode de pensée ; chaque année les avis se multiplient pour juger de ce qui est acceptable comme tenue, dans la rue ou dans la plage, de ce qui est pudique et de ce qui ne l’est pas et par conséquent de celle qu’on respectera et celle dont on justifiera l’agression verbale ou physique car considérée comme impudique, encore une fois selon un idéal religieux crée par la société.

Le dernier exemple en date de ce type de réflexion est l’entretien qu’a accordé JOW Radio à Melissa qui raconta le combat qu’elle mène face à son cancer du sein, et qui vit l’espace commentaire de la vidéo abriter plusieurs commentaires lui conseillant de se couvrir, la blâmant même de ne pas avoir usé de sa maladie pour se tourner vers dieu.

Est-il vraiment nécessaire de rappeler ici que la foi et la religion doivent relever du privé ?

Depuis quelques mois, les fresques murales sont la préoccupation des partisans de la bienpensance religieuse, qui les effacent et font sombrer nos villes dans une apathie morne, sous prétexte que ses dernières seraient des expressions satanistes visant à «déstabiliser» les musulmans. 

Face à ce mode de pensée très souvent dénué de toute morale et de tout esprit critique, guidé par des théories conspirationnistes à dormir debout, mais surtout extrêmement intrusif  dans la vie privée des individus, notre société semble s’enfoncer un petit peu plus chaque jour dans les abysses de l’intégrisme ; détruisant ainsi davantage sa beauté, interdisant de plus en plus la vie et  détestant de plus en plus la différence de son prochain, le tout dans une cécité face à sa bêtise qu’elle considère comme bonne action au service de dieu, et qui l’empêche de se rendre compte que très souvent le problème est ailleurs, que parfois il est là, mais qu’à ce train personne ne le résoudra pendant qu’on continuent à s’enfermer les uns les autres sous prétexte que la solution est ici.

Sources: * https://www.jeuneafrique.com/38730/societe/l-alcool-en-alg-rie-business-is-business/?fbclid=IwAR170pqemyBfLmWEw-_8PlYe5ZAzLVL1EMToiIiw44TSEXrE7qJawRht0lw https://www.france24.com/fr/20141113-cinema-oranais-polemique-guerre-algerie-lyes-salem-moudjahidine

AMAR MEHDI

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