Vendredi, 05 Juin 2020, Alger se réveille sur une mauvaise nouvelle : un immeuble s’effondre à la Haute Casbah, fragilisant avec lui les constructions alentours. Encore une fois, Alger pleure sa Casbah.

À l’écoute de cette nouvelle, on se sent épris d’un sentiment de déjà vu, on se dit : « Ah encore, encore un effondrement… » On a l’impression que ce sont les seules nouvelles liées à la Casbah qu’on entend et qui nous parviennent. Parce qu’en vrai, il n’y a que ça. Que des effondrements, des écroulements, des glissements de terrain et j’en passe…face à une contre-puissance quelque peu impuissante qui essaie tant bien que mal tout de même de faire bouger les choses, mais ce sera toujours insuffisant. Et pourtant, en laissant le temps faire son travail, l’entropie est en marche.

On se demande même si ce n’est pas mieux ainsi ; qu’au lieu de démolir un patrimoine jugé comme un tas de pierres en fin de vie, on laisserait la Casbah se détruire toute seule, à petit feu, dans une mort lente et douloureuse, la faisant glisser chaque jour un peu plus vers la faille qui l’engloutira à jamais. On la laisse pour compte, et on laisse avec elle ces milliers de familles qui y élisent domicile. À quoi bon finalement la vie de personnes qu’on considère comme squatteurs, qui occupent illégalement ces bâtisses historiques, et qu’on pointe du doigt comme principale cause du malheur qui sévit à la Casbah.

On se pose alors la question de « Jusqu’à quand ? » Jusqu’à quand tout ce laisser aller ? Jusqu’à quand toute cette décrépitude ? Ce mépris ? Cet effacement ? L’effondrement de notre histoire, de notre culture, de notre nation, l’effondrement de toute une civilisation. Car chaque pan de mur qui s’effrite entraîne dans sa chute un pan de notre histoire à la postériorité. Aux oubliettes, telle une histoire que l’on souhaite gommer, oublier, en se voilant la face, juste après le prompt temps du deuil. On voudra après se remémorer cette gloire et cet éclat passés, qu’on s’efforcera de chérir en espérant les raviver, mais ce sera déjà trop tard. Et, est-il déjà trop tard ?

Vient alors le sentiment de l’incompréhension. On cherche à comprendre, on se demande pourquoi ? Pourquoi infliger un tel sort à cette cité ancestrale ? Le mérite-t-elle vraiment ? Qu’y a-t-il de si détestable dans ce dédale de rues que l’on veut à tout prix voir périr ? Qu’y a-t-il à gagner dans cette négligence outrancière ? On cherche inexorablement à savoir et à comprendre quels sont les enjeux et qui sont les responsables d’une telle hécatombe ? On accuse untel et untel pourvu que ce ne soit pas nous : sont-ce les autorités auxquelles on reproche un laxisme révoltant et un manque de prise de positions pour des actions concrètes ? Sont-ce les architectes de ce pays, absents toujours de la scène publique et qui se noient dans un bourbier de bureaucratie, dans des querelles interminables de profession et de méthodes d’interventions et d’approches face à un patrimoine bâti délicat ? Sont-ce ces occupants de la Casbah dont on ne sait pas grand-chose finalement ; s’ils sont d’Alger ou viennent d’ailleurs ? S’ils aiment la Casbah ou la méprisent ? S’ils n’attendent, en fin de compte, que l’effondrement de leurs maisons sur leurs têtes pour qu’ils se voient enfin relogés ? Ils vivraient ainsi chaque écroulement de plafond comme la construction d’un nouveau toit pour eux : détruire pour construire. Ou bien, serions-nous tous responsables de cette catastrophe sans nom, ce laisser-aller qui nous ronge tous en quelque sorte ?

J’écris ces quelques lignes en me disant : « à quoi bon ? » Ce n’est qu’un maigre article de plus sur un énième effondrement à la Casbah d’Alger. On a tellement pris l’habitude d’entendre ces tristes nouvelles que l’on a appris par cœur la mécanique de réaction. On est d’abord interdits, quelque peu révoltés. On s’émeut de voir des vies mises en danger ou parfois même sacrifiées. On s’indigne alors devant des autorités qui font éhontément la sourde oreille. Et puis, on oublie toute cette mascarade aussitôt que le soleil se couche pour se réveiller demain matin sur un nouveau jour annonciateur d’une autre mauvaise nouvelle…

La Casbah d’Alger fait face à la mer et à sa baie qu’elle aborde par l’Est. Ainsi, chaque jour, elle voit se lever un nouveau soleil radieux apportant avec lui un nouvel espoir. Pourtant, ce nouveau annonce bien plus souvent malheureusement une nouvelle tragédie pour ce tas de pierres qui dégringolent vers la mer. Faudrait-il donc laisser la Casbah mourir en paix, ou bien saisir chaque nouveau lever de soleil comme une occasion de la secouer et de se secouer un peu avec elle pour la sauver ? Il ne revient qu’à nous d’en décider.

Aïmen LAIHEM

Rédaction Nomad

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