Comme le disait Mohammed Harbi,

l’Histoire est à la fois l’enfer et le paradis des algériens.

  Un enfer, car quand on fait la véritable Histoire, on constate que l’Algérie n’est pas arabe, qu’elle n’a jamais existé  en tant qu’entité homogène à travers l’histoire, et que c’est la France qui a tout fait. En niant cette réalité historique, les algériens fabriqueront un nouveau paradis, mystifié et fantasmé soumis au carcan politico-religieux. Cette nouvelle fausse histoire sera l’œuvre des combattants nationalistes algériens planques en dehors du pays (Tunisie, Maroc, Egypte, …Etc.), de tendance arabo-musulmane, qui vont prendre le pouvoir en 1962. Comme ils savaient très bien que l’Algérie est extrêmement divisé à cette époque là et qu’elle n’existe pas comme pays, ils leurs a fallu la création d’un mythe fondateur et unificateur, qui sera l’arabité et l’islamité. Dès lors, parler de l’identité berbère serait un complot envers l’arabité et envers l’islam (les nationalistes algériens s’inscriront contre les combattants berbères du nord-constantinois, de Kabylie et des Aurès, restés à l’intérieur du pays). C’est ainsi la thèse que développe Bernard Luagn dans son ouvrage Algérie, l’Histoire à l’endroit.  C’est à partir de cette date charnière qu’un schisme culturel s’est produit en Algérie. Le nationalisme méthodologique, érigé par l’idéologie chauvine du FLN, a détaché les algériens de leur réalité historique, en les plongeant dans une histoire mythique n’ayant jamais existée. Ce binarisme est à l’origine des différents problèmes d’ordre culturel ou ethnique que connait notre pays aujourd’hui, tel que l’énorme discorde sur l’officialisation du Tamazight et le choix de sa graphie. Dans l’imaginaire de la quasi-totalité des algériens, l’histoire de l’Algérie commence au VII siècle avec la conquête arabo-musulmane, ou plus pire encore, elle commence en 1962 avec la prise du pouvoir par le FLN. La nouvelle idéologie, érigée en histoire officielle a fait tabula rasa d’au moins 10 miles ans d’histoire algérienne, voire nord-africaine. Désormais, l’Afrique du nord m’est qu’une terra nulius qui va attendre l’arrivée des chevaliers arabo-musulmans, afin de pouvoir entrer dans l’Histoire. Le premier grand mensonge, c’est le mensonge des origines.

  Dans Histoire de l’Afrique du Nord 2016, Bernad Lugan explique que les premiers cavaliers musulmans arrivés en Afrique du nord sont des berbères de Lybie, récemment convertis  à l’islam. Des tribus comme celles Cyrénaïque ou de Laghouata, ayant d’anciennes querelles avec les byzantins qui occupaient encore la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. Ces querelles accentuèrent l’arrivée massive des troupes musulmanes. A l’aube des conquêtes qui se sont étalées entre le VII et le XII siècles, les arabes étaient une goutte d’eau dans l’océan berbère. Deux milles dans toutes l’Afrique du Nord selon Bernard Lugan, qui se verront rapidement expulsés lors de la révolte berbères des Kharidjites, refusant le statut de dhimmi imposé par la gouvernance de Damas.

  Mais un tournant majeur aura lieu entre le XI et le XV siècle avec l’arrivée des Banu Hilal. Ils arrivent avec une vision mystique de la généalogie et  de la langue arabe. Bernard Lugan nous dit que ces nouveaux arrivants, minoritaires en nombre, et au lieu d’adopter la culture berbère, vont arabiser progressivement les tribus berbères linguistiquement et culturellement. Les Banu Hillal prêchent que l’accès au paradis ne se réalisera que par l’adoption de la langue et de la généalogie arabe.  Ce processus d’arabisation massif s’effectuera tout au long du XII et du XIII siècle, où une bonne partie des tribus berbères abandonneront leur généalogie au profit de la généalogie des kabilas arabes. C’est à partir de cette période que le passage à une arabité culturelle se réalisera.  Les berbères ethniques des générations suivantes se croiront arabe à jamais. La persistance à l’enseignement d’une histoire officielle fausse accentue les divisions ethniques et culturelles, alimentées par le mythe d’une culture authentique et unitaire qui comprend une seule langue, une seule religion et une seule culture. Sortir du paradigme nationaliste serait déviance et trahison.

  Ce détour historique nous servira de socle théorique pour aborder une perspective transculturel, qui rendra compte de la diversité culturelle de l’Algérie.  La transculturalité est concept forgé par des anthropologues de la culture tel que Fernando Ortiz, étudiant les sociétés fortement métissées des Amériques. Il permet une gestion harmonieuse et paisible des cultures, souvent perçues comme antagonistes. Dans le contexte des Amériques, la transculturalité a rendu compte du parfait syncrétisme de la culture latino-américaine, qui combine une culture africaine, indienne et espagnole ou portugaise. Le paradigme transculturel est basé sur la continuité et la complexité des cultures. Il recouvert à des méthodes transdisciplinaires en sciences humaines, afin de pouvoir gérer la complexité des savoirs et des cultures. Dans pour une mutation épistémologique des sciences de l’homme, Pierre Lévy par le de ce nouveau paradigme épistémologique : « il est désormais socialement et techniquement possible de mettre sur pied une discipline scientifique holistique, critique et réflexive dont l’objet-observable !- serait la circulation générale et les transformations réglées de l’information signifiante au sein des communautés humaines. » (p.47).

  Dès 2005, Norman Denzin et Yvonna Lincoln annonçaient un future fracturée des cadres disciplinaires et culturels, caractérisés  par des thèmes conceptualisés sans aucune appartenance disciplinaire ou culturelle, mais dotés d’une ambition critique, c’est-à-dire des « conversations critiques à propos de la démocratie, de race, de genre, de classes, d’Etats-nations, de mondialisation, de liberté, de communauté » (Denzin et Lincoln, 2005, p.3, The Sage Handbook of Qualitative Research). Tous ces thèmes peuvent appartenir à de nombreuses disciplines, de la philosophie aux sciences humaines et sociales, mais sans forcement dépendre d’une seule d’entre elles. La transdisciplinarité propose un renouveau des théories littéraires et des études culturelles, libérées du cloisonnement disciplinaire, envisagées dans leur complexité intrinsèque. Donc ce n’est ni aux politiques, ni aux religieux de s’accaparer le discours sur l’histoire et les cultures. En revanche, il faut donner la parole aux spécialistes, aux intellectuels, et aux chercheurs pour apporter des éclairages salutaires. C’est par le biais des débats, des dialogues, des confrontations et des contradictions que se construit une société civile éclairée. C’est ainsi la thèse de Jürgen Habermas, dans sa fameuse théorie de l’agir communicationnel. Selon Habermas, la société se construit par le jeu incessant de la communication et de l’échange symbolique.

  La culture algérienne doit être envisagée dans  une perspective rhizomatique, qui considère toutes les différences culturelles comme des variantes ou des sous-systèmes d’un macro-système culturel.  La diversité culturelle doit être expliquée dans des logiques géographiques, climatiques, historiques, économiques et politiques. Et non pas en termes de bonne ou de mauvaise culture, authentique ou non authentique, nationale ou non-nationale. Il est prouvé aujourd’hui que toute les cultures sont mixtes dans leur constitution et qu’aucune société n’a échappé à cette, même les sociétés primitives et Malinowski nous donne un très bon exemple dans ses études ethno-anthropologiques en Polynésie.  

  Sous un regard transculturel, nous allons appréhender la culture algérienne dans une logique de complémentarité et de continuité symbolique (Peirce), évitant les fractures et les isolements paralysant. Je est un autre comme disait Rimbaud. Regis Debray donne dans Civilisation 2016, l’exemple de l’Edit de Caracalla qui représente l’une des plus efficaces lois politiques qui permet la gestion des différentes ethnies de l’Empire romain. L’Edit de Caracalla donne en effet la citoyenneté romaine aux non-romains, ainsi que le droit de vote. L’Empire romain est le seule empire qui a vu se succéder sur son  trône des empereurs non-romains (espagnols, africains, arabes, slaves). De même en Algérie de 2018, il nous faut un nouvel Edit de Caracalla permettant une gestion efficace et bénéfique  de nos cultures. La rencontre avec l’altérite est le nouvel horizon du vivre ensemble.

  Au terme de cette analyse, nous dirons qu’il est nécessaire de déterritorialiser les notions de culture, de langue et d’ethnie de l’idéologie politico-religieuse, au profit d’une reterritorialisation au sein des sciences humaine et sociales. Et sur les traces de Michel Foucault, il faut se servir de l’Histoire, non pas pour faire de l’histoire, mais pour comprendre et éclairer notre présent et configuration de notre société sur tous les plans. L’Algérie n’est ni arabe, ni berbère, ni musulmane. Elle est en revanche arabo-berbéro-musulmane à la fois, dans une inertie totale. Sa langue est l’Algérien, une langue qui fait partie de l’Arabe maghrébin, qui résulte de la fusion de L’Arabe avec les différentes langues berbères du Maghreb. Et comme le disait Régis Debray,

rien de disparait, mais tout se transforme.

39 Commentaires

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